Le site de BERTRAND LEMONNIER


LES BILLETS DEPUIS 2008

 

L'année 2021 marque le 150ème anniversaire de la Commune de Paris. En 1971, les commémorations du centenaire étaient restées modestes sous l'ère pompidolienne, en l'absence d'un maire élu de la capitale et d'un consensus politique (l'événement avait été surtout célébré par les communistes et les anarchistes, en ordre dispersé). A-t-on progressé depuis un demi-siècle ? Peut-on en 2021 parler plus sereinement de ce qui fut une sanglante guerre civile ? Comme l'écrivait François Furet dans sa Révolution française (2007, page 760) "Ainsi la dernière grande insurrection de la tradition révolutionnaire française est aussi celle qui a créé la plus grande peur et versé le plus de sang, comme si elle constituait l'ultime exorcisme d'une violence inséparable de notre vie politique depuis la fin du XVIIIème siècle. Dans ce Paris qui brûle, la révolution française fait ses adieux à l'Histoire." C'est un peu le "crépuscule des révolutions", le titre du beau livre de Quentin Deluermoz sur la période 1848-1871 (2012).

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Merci d'abord à l'historien britannique Robert Tombs - le Paxton (anglais) de la Commune ! - d'avoir réécrit récemment (Paris, bivouac des révolutions, La commune de 1871 en 2014) cette histoire. Mais ce ne fut pas pour lui une promenade de santé universitaire et encore moins éditoriale dans le pays de la Révolution. En effet aucun "grand" éditeur français d'histoire n'a cherché à traduire en 1999 ce livre d'un professor of French History de Cambridge qui n'a pourtant rien d'un pamphlet libertaire. C'est en effet le "petit" éditeur Libertalia qui s'en est chargé, après avoir publié en 2013 La Commune n'est pas morte, Les usages politiques du passé, de 1871 à nos jours d'Eric Fournier et avant de rééditer en 2016 les Notes pour servir à l'histoire de la Commune de Paris en 1871 de Jules Andrieu, le chef du personnel de l'administration communale. L'ouvrage de R.Tombs se situe à la fois dans le sillage universitaire de J.Rougerie (le précurseur en 1971), de W. Serman (La Commune de Paris chez Fayard en 1986) et même d'A.Corbin (avec une écoute plus "sensible" et régionaliste des Communards, qui rejoint celle de Stéphane Trayaud dans Les Limousins de la Commune de Paris, Au Petit Editeur (!), 2012) et dans celui d'une riche tradition anglo-saxonne d'études sur le 19ème siècle français. A dire vrai, Tombs n'était pas tout à fait un inconnu et il avait déjà été traduit en français, ainsi La Guerre contre Paris, 1871 (aux éditions Aubier, 1998).
La France aurait-elle un problème avec sa mémoire communarde, tout comme avec sa mémoire coloniale ou avec celle de la période de Vichy ? Mémoires plurielles et conflictuelles, certes, mais faut-il attendre que les Anglo-saxons défrichent les jachères de notre histoire - et encore, à la condition de diffuser leurs travaux dans notre langue ?! Je pense notamment au livre de Roger V.Gould, Insurgent Identities: Class, Community and Protest in Paris from 1848 to the Commune (Univ. of Chicago, 1995), à celui de S. Hollis Clayson, Paris in Despair: Art and Everyday Life Under Siege (1870-71), Univ.of Chicago 2002, ou encore de Martin P. Johnson, The Paradise of Association: Political Culture and Popular Organizations in the Paris Commune of 1871 (Univ. of Michigan Press, 1996), de A.Boime, Art & the French Commune - Imagining Paris after War & Revolution (Univ.of Princeton, 1997), de David Barry, Women and Political Insurgency, France in the Mid-Nineteenth Century (Univ.of Durham, Macmillan 1996). N'en jetez plus ! Y a-t-il autant d'historiens français qui ont travaillé sur la civil war américaine (1860-1865) ?
Lors de la célébration du centenaire de la Commune en 1971 - nous étions donc alors dans les années Pompidou - on aurait pu envisager un revival et le début d'une nouvelle entreprise historiographique autant que mémorielle. Dépouiller les nombreuses archives encore enfouies, écrire des thèses d'Etat et pourquoi pas au passage débaptiser quelques rues Thiers au profit de rues Gustave Courbet ou de rues Louise Michel...! Ce fut plutôt un chant du cygne (E.Fournier). Le Parti communiste a très largement occupé le terrain communard, ce qui a eu pour conséquence, selon certains militants anarchistes/trotskystes, d'en faire - durablement - un domaine historiquement sinistré. C'est bien possible. Jacques Duclos fut l'artisan d'une mobilisation politico-historique, qui voulait faire un peu oublier les errances et les désillusions de mai-68. On pouvait lire dans l'Humanité du 24 mai 1971 : "Paris, hier, célébrait sa Commune. On a toujours dit qu'elle n'était pas morte. Chacune des cent années qui se sont écoulées depuis que tomba la dernière barricade a bien prouvé que c'était vrai. Cela semblait hier plus vrai que jamais. Il y avait de la République au Père-Lachaise tant et tant de drapeaux qu'ils faisaient comme une longue écharpe écarlate, avec des taches de bleu et de blanc : les drapeaux du socialisme et les drapeaux de la nation que tenaient les mêmes mains, les mains solides de la classe ouvrière, les mains nerveuses de la jeunesse". Marx ayant consacré une célèbre brochure en anglais aux événements parisiens (The civil war in France, 1871), enrichie vingt ans plus tard par Engels, les pays communistes ont de leur côté célébré la Commune, multipliant notamment en 1971 les émissions de timbres-poste. En pleine guerre froide, les pays occidentaux n'ont pas relevé le défi (et encore moins la France) !

De son côté, Emmanuel Fleury relança pour l'occasion l'Asssociation des Amies et Amis de la Commune, un groupement qui existe depuis 1882 (la Société fraternelle des anciens combattants et des amis de la Commune) et le retour des bannis. [Cette association publie aussi un bulletin trimestriel, souvent d'un réel intérêt historique]. Mais ce qui a été le plus marquant en 1971, ce furent d'une part le succès populaire de la chanson de Jean Ferrat sur La Commune et d'autre part la synthèse publiée au Seuil par Jacques Rougerie, Paris libre 1871. Jean Ferrat n'a jamais caché ses sympathies communistes mais il n'en reste pas moins que cette chanson - composée par Ferrat et écrite par Georges Coulonges à la gloire des Communards mais aussi hommage à Jean-Baptiste Clément - a permis une authentique redécouverte de ce drame national, bien au-delà des opinions partisanes. Quant à Jacques Rougerie, il est devenu après la publication de Paris libre (réédité avec une nouvelle préface en 2004) l'un des rares spécialistes français de la Commune. C'est aussi en 1971 que Bernard Noël a publié son Dictionnaire de la Commune, réédité en 1978 puis en 2001 mais jamais vraiment remplacé. N'oublions pas non plus le Maitron, lequel propose d'ailleurs en ce début 2021 un très bel ouvrage coordonné par Michel Cordillot (La Commune de Paris, 1871, les acteurs, les événements, les lieux aux éditions de l'Atelier) ainsi qu'un parcours interactif de la Commune sur le site Internet de son monumental dictionnaire biographique du monde ouvrier.

Depuis une vingtaine d'années, on ne peut pas dire que la Commune ait beaucoup fait parler d'elle. On est entré selon E.Fournier dans le temps de l'apaisement mais aussi du déclin. L'historiographie est restée assez confidentielle et les nouvelles pistes de réflexion trop rares dans nos universités ou alors non publiées (voir la liste édifiante dans la bibliographie de R.Tombs). Bien sûr, il y eut quelques colloques remarquables, ainsi celui de Narbonne en mars 2011 ("Regards sur la Commune de 1871 en France. Nouvelles approches et perspectives"). La synthèse la plus récente - en dehors de celle de R.Tombs en Angleterre - est celle de Quentin Deluermoz, qui a publié en 2020, Commune(s), 1870-71 (Seuil), un livre qui élargit les perspectives communardes, du local (les quartiers de Paris) au transnational. Oui, la Commune est bien un phénonème global, à la fois dans l'espace et dans le temps  - on pense à l'influence des communes médiévales et aux influences internationales du mouvement communaliste. Malgré tout, les manuels scolaires ont longtemps été le reflet de ce relatif désintérêt. Autant l'histoire de Vichy et de l'occupation allemande ont été sérieusement révisées à la lecture de Paxton, Marrus, Azéma, Rousso, Baruch (etc.), ainsi que celle de la colonisation (Pascal Blanchard et bien d'autres) autant celle de "l'année terrible" (1870-71) n'a pas connu de grand bouleversement. "Le 18 mars 1871, Paris, qui a voté socialiste et anarchiste, se dresse contre l’Assemblée. Des élections municipales désignent le Conseil général de la Commune qui prétend (sic) instaurer une République sociale. Retirés à Versailles, le gouvernement et l’Assemblée envoient une armée, commandée par Mac-Mahon, écraser les communards (21 au 28 mai)", telles sont les cinq lignes qui "résument" la Commune dans un manuel Hatier de 1ère en 2007...Certes, il ne faut pas généraliser. Les manuels les plus récents (Nathan 1ère 2019) sont plus attentifs aux problématiques que soulève la Commune (ainsi les formes de la démocratie), mais il reste un véritable travail pédagogique à accomplir à destination des jeunes générations.
Il y eut aussi quelques expositions et des films pour maintenir le souvenir communard. Il se tint en 2001 à l'Assemblée Nationale, sous la responsabilité de son président Raymond Forni (un PS un peu atypique, originaire de Belfort) une présentation hétéroclite qui mêlait archives et peinture contemporaine (Monory, Pignon-Ernest, Fougeron entre autres) : "On débattra toujours de la Commune écrit alors Forni ; les uns pour y voir la déraison et le crime ; les autres pour y reconnaître la liberté et la résistance à l’ennemi ; mais aucun pour soutenir que ce fut un événement mineur. Rarement période si brève (une soixantaine de jours) donna lieu à tant de polémiques, encore vives aujourd’hui".
Dix ans plus tard, plusieurs expositions furent organisées par la Ville de Paris, sous la direction de l'historien Jean-Louis Robert - à l'Hôtel de Ville puis au Réfectoire des Cordeliers - en mars/juin 2011, à l'occasion du 140ème anniversaire. Il n'y eut malheureusement aucune publication d'un vrai catalogue (alors que le moindre artiste y a droit lorsqu'il expose au Palais de Tokyo !). Ces rétrospectives montraient notamment comment la Commune a été instrumentalisée dès son écrasement par les Versaillais, notamment à l'aide de l'image (photographies truquées, images des ruines à destination des "touristes" venus de l'Europe entière constater les dégâts occasionnés aux bâtiments parisiens). Le livre de Bertrand Tillier, La Commune de Paris, révolution sans image ? - Politique et représentations dans la France républicaine, 1871-1914, Champ Vallon, 2004, constitue sur ce plan une stimulante approche d'histoire de l'art et des représentations culturelles (le rapport complexe de la Commune aux images - photographie, peinture, sculpture - celle-ci étant littéralement "rejetée de l'art"). A cette exposition, il faudrait aussi adjoindre quelques belles réussites littéraires et artistiques à propos de la Commune : Le cri du peuple de Jean Vautrin illustré par Tardi (2004), le roman graphique Les damnés de la Commune de Raphael Meyssan (2017), le film-fleuve (près de 6 heures) très didactique mais hors norme de Peter Watkins, La Commune (Paris, 1871) en 2000. Mais oui ! Encore un Britannique iconoclaste, qui a su s'affranchir des mythologies révolutionnaires pour proposer un discours actuel sur la Commune ! Un réalisateur français aurait-il pu avoir cette audace, très éloignée des reconstitutions dites "historiques" ? (sur la filmographie complète de Watkins et de la Commune, voir cette page, l'un des autres films importants est celui de Ken McCullen en 1990).


Aujourd’hui, les historiens libéraux qui veulent réconcilier Marx et Tocqueville (ainsi Pierre Rosanvallon autour d'idées vaguement autogestionnaires) tendent à considérer que l’idée démocratique moderne est justement faite d’imperfection, de consensus et d’équilibre relatif, ce que la IIIème République va construire – contre l’utopie communarde - de 1871 à la fin du siècle. Mais ne peut-on pas voir autrement le problème et considérer que la démocratie vient du bas et non du sommet et que c’est là tout le problème. Démocratie directe, démocratie communale, rien de fondamentalement nouveau : il y eut la "démocratie populaire" (A.Soboul) de l'an II, les délégations parisiennes auprès du gouvernement provisoire de février 1848, autant de moments éphémères. La IIIème République, pas plus que les républiques suivantes, n’ont su et pu, n’ont voulu sortir du moule centralisateur napoléonien. L'histoire de Paris depuis 1870 confirme bien cette analyse : plus de maires élus (les derniers furent Etienne Arago et Jules Ferry), retour du pouvoir politique et des assemblées à Paris en 1879, virage à droite de Paris à l’époque du boulangisme puis au tournant du siècle (vers 1900-1902). Il faut attendre 1977 pour que Paris se dote d’un maire élu (Jacques Chirac) et 1982 pour que soient créés de véritables mairies d’arrondissements…L’élection d’un socialiste à Paris en 2002 fut alors un événement politique, car c'était un retour à gauche de la capitale, confirmé d'ailleurs en 2014 par l'élection d'Anne Hidalgo, qui succèdait à Bertrand Delanoé. Très récemment (en février 2021), lors du Conseil de Paris, le clivage droite/gauche s'est ravivé lors d'une discussion sur les subventions aux "Amis de la Commune". Tel un défenseur de la mémoire de Monsieur Thiers, le groupe LR a rappelé les "incendies de la Commune" et a contrario la grande souscription nationale qui a permis la construction de la basilique du Sacré-Coeur (classée momument historique...en octobre 2020!), accusant la maire de Paris d'instrumentaliser le souvenir de la Commune - et les manifestations qui s'y rattacheront en 2021 - au profit de son projet présidentiel d'union des gauches.

Pourtant, les mémoires de la Commune finissent par quitter, non sans bizarrerie d'ailleurs, le domaine exclusif des gauches et le lieu symbolique du mur des Fédérés au Père-Lachaise (cf.Madeleine Rebérioux dans Les Lieux de mémoire, t.1, Paris, Gallimard, coll. "Quarto", 1997, p. 535-558) pour devenir une "mémoire communale" partagée et...parisienne - rappelons qu'il y eut d'autres Communes en France (Lyon, Marseille, Narbonne, Limoges, Le Creusot) et même à Alger. Le 19 avril 2000 fut ainsi inaugurée par Jean Tibéri - un maire qui n'avait pas vraiment le profil communard! - une (petite) place  de la Commune-de-Paris, dans le XIIIe arrondissement, au coin de la rue de l’Espérance et non loin du siège de l'Association des Amies et Amis de la Commune.



Le 4 juin 2003, invoquant la mémoire de Georges Clemenceau, qui avait été maire  de Montmartre jusqu’au 26 mars 1871, et rappelant sa définition de la Révolution comme un bloc (la Révolution française, pas la Commune), le président du Sénat Christian Poncelet, un gaulliste dit de gauche, posait dans les jardins du Luxembourg, une plaque à la mémoire des insurgés de la Commune et déclarait :
« Aujourd'hui, […] le Sénat, la Nation assemblée, réintègrent symboliquement dans le corps, dans le bloc de l'histoire nationale et de notre conscience républicaine les insurgés de la Commune, victimes de dénis multiples et nombreux dans leurs sanglants sacrifices. […] (Ils) ont toute leur place dans le bloc de notre histoire nationale.[…] Par ce geste symbolique, le Sénat leur rend aujourd'hui justice. »
Il y aurait donc aussi une nouvelle lecture républicaine (et modérée) de la Commune, incluse désormais dans le "bloc" révolutionnaire français (1789-1795, 1830,1848, 1871...bientôt 1968?). Adolphe Thiers va t-il sortir de sa tombe...du Père Lachaise pour rejoindre, non loin de sa sépulture, les 147 fédérés ? Jules Vallès va t-il rentrer au Panthéon en compagnie de Louise Michel ? Mais peut-être le dernier mot (?) revient-il aux situationnistes de Guy Debord : «Tout le monde a su faire de justes critiques des incohérences de la Commune. […] il est temps de considérer la Commune non seulement comme un primitivisme révolutionnaire dépassé dont on surmonte toutes les erreurs, mais comme une expérience positive dont on n'a pas encore retrouvé et accompli toutes les vérités » (Internationale situationniste, septembre 1969).

©Bertrand Lemonnier, janvier-février 2021



Détournement situationniste d'un tableau Pop art de Roy Lichtenstein

 

Le site Berlemon.net ne proposera pas en 2021 une "nouvelle histoire" de la Commune. Je renvoie les lecteurs à Robert Tombs, dont l'ouvrage est exemplaire ou à celui de Quentin Deluermoz. Je me contenterai de parler de ce que je connais le mieux en l'état : les postes avant, pendant et après la Commune de Paris (de janvier à décembre 1871), à travers des documents d'époque, essentiellement marcophiles [marques postales] et philatéliques.

Cachet de la Commune destiné aux documents officiels

 

La COMMUNE DE PARIS (partie 1)

Petit tableau chronologique avant le 18 mars

4 sept.
1870
Proclamation de la République
12 sept.
1870
Une Délégation du gouvernement s'établit à Tours
20-26 sept.
1870
Les Prussiens assiègent Paris. Le premier ballon (le Neptune) est affrété par Nadar le 23 septembre et quitte Paris pour Evreux. Une loi du 26 septembre permet le transport du courrier par ballons (libres ou "montés"). 67 ballons vont s'envoler de Paris pendant les 167 jours du siège.
7 oct.
1870

Léon Gambetta, Ministre de la Guerre et de l'Intérieur, quitte Paris par le ballon monté Armand Barbès et s'établit à Tours. Une émission de timbres dite "du siège de Paris" au type Cérès remplace les timbres à l'effigie de Napoléon III (qui circulent toujours malgré tout).
27 oct.
1870
Capitulation de Bazaine.
10 déc.
1870
Le gouvernement, devant l'avance prussienne, déménage de Tours vers Bordeaux. Emission de timbres-poste dite "de Bordeaux" au type Cérès non dentelé. Journaux et dépêches d'agence parisiens sont distribués en province par ballons.

4 janvier 1871

18 janvier 1871

Envoi de lettres immergées dans la Seine dans des boules hermétiques (dites de Moulins). Echec total de l'opération.

Avant même l'armistice, l'Empire allemand est solennellement proclamé dans la galerie des glaces du château de Versailles.

fin 1870-début 1871
Emission de timbres en Alsace-Moselle sous occupation prussienne
28 janv.
1871
Signature de l'Armistice par Jules Favre. LE DERNIER (et 67ème) BALLON MONTE, le "Général Cambronne" quitte Paris à 5h45 du matin. Dans la journée, le courrier est rétabli dans le sens Paris-province
2 février 1871
L'armée de l'Est demande refuge en Suisse.
8 fév.
1871
Elections générales. Une partie de la France est occupée par les Prussiens.
12-18 février 1871
Transport vers Paris du courrier en instance à Moulins dans des sacs de riz !
22 février-18 mars 1871
Reprise "normale" du courrier dans des conditions qui restent dépendantes de l'occupation prussienne dans le nord et l'est de la France. Soulèvement de Paris.

      « Nous mangeons du cheval, du rat, de l'ours, de l'âne.
(…) Plus d'arbres: on les coupe; on les scie, on les fend;
Une pomme de terre arrachée à sa crypte
Est reine, et les oignons sont dieux comme en Égypte.
Nous manquons de charbon, mais notre pain est noir;
Plus de gaz: Paris dort sous un large éteignoir;
A six heures du soir, ténèbres. Des tempêtes
De bombes font un bruit monstrueux sur nos têtes. »
                            (Victor Hugo, L'année terrible).

Première époque : la fin du siège (janvier-février 1871)

Du 19 septembre 1870 au 28 janvier 1871, Paris est assiégée par les Prussiens.
Le 28 septembre, les timbres à l’effigie de l’Empereur Napoléon III sont remplacés (sans pour autant être supprimés ou démonétisés) par des Cérès républicaines de 1849. Ce sont des valeurs courantes de 10cts pour le port local, 20cts pour le port d'une commune à une autre et 40cts pour l'étranger, mais en réalité les affranchissements sont plus diversifiés en fontion du poids et des destinations). Le 10cts est peu utilisé à Paris, où subsistent de gros stocks de 10cts Empire, le 20cts est affranchi communément pour les ballons montés (associé au 10 centimes pour les lettres à destination de l'étranger) et le 40cts est surtout en circulation après le siège mais peut aussi servir à certains affranchissements pour l’étranger.

émission du Siège de Paris coll.part.


Pendant cette période troublée, le courrier est bloqué de province vers Paris et ne circule de Paris vers la province que par des moyens exceptionnels (passeurs, ballons montés, pigeons voyageurs). Les dépêches relatives au siège sont imprimées quotidiennement à Paris et certaines sont transportées par courrier et sous la forme de journaux-lettres. Les 26 et 27 septembre 1870, l'Administration des Postes dans Paris publie deux décrets - applicables dès le lendemain "si le temps le permet" -  autorisant l'acheminement de cartes-postes et de lettres ordinaires à destination de la France, de l'Algérie et de l'étranger par voie d'aérostats (ou ballon monté ou non monté). L'article 2 du premier décret précise que le poids des lettres expédiées par les aérostats ne devra pas dépasser 4 grammes. La taxe à percevoir pour le transport de ces lettres reste fixée à 20 centimes (10 centimes pour les cartes-lettres) et l'affranchissement au moyen de timbres-poste est obligatoire. Et il précise en outre que les lettres fermées pour être acheminées par les ballons devront porter sur l'adresse la mention expresse "par ballons montés". Ce n'est toutefois pas une obligation et seul les cachets de départ et d'arrivée permettent d'identifier des ballons. C'est Félix Nadar, le célèbre photographe et aérostier parisien, qui donne l'idée au gouvernement d'utiliser des ballons pour quitter Paris et emporter du courrier en Province. Les ballons dits "montés" (il existe aussi au début des ballons dits "libres" sans passagers) sont constitués d'un ballon gonflé au gaz auquel est suspendue une nacelle. Prennent place, un aérostier (ou aéronaute), des passagers éventuels, du courrier et des pigeons voyageurs, avec un volume de courrier variant de 4kgs...à 460kgs. N'étant pas "dirigeables", ils tombent n'importe où, au gré des vents : le plus près se pose à 12 km de la capitale, le plus éloigné... à 1.246 kms (à Krodsherred en Norvège) ! Vingt ballons atterrissent en zone occupée, cinq sont capturés, deux perdus dans l'océan et onze atterrissent à l'étranger dont deux en Allemagne. Comme on le voit souvent sur des photographies et lithographies d'époque, le 7 octobre 1870, le ministre de l’Intérieur du gouvernement de Défense nationale, Léon Gambetta, s’envole depuis la place Saint-Pierre dans le 18e arrondissement, pour rejoindre la délégation gouvernementale de Tours, en application d’un décret datant du 4 octobre, emportant dans sa nacelle une célèbre « proclamation » politique à l’adresse de la province. Une véritable épopée.

Rare photographie de Nadar du premier ballon monté : le vendredi 23 septembre à 8h du matin, le ballon NEPTUNE quitte Paris, au départ de la place Saint-Pierre à Montmartre, avec 125 kg de dépêches officielles et de journaux et atterrit à Cracouville à 5 km d'Evreux. BNF

LETTRE-JOURNAL (GAZETTE DES ABSENTS du 17 JANVIER 1871) transportée par ballon monté à destination de La Tour du Pin. coll.part.


Replié à Tours puis à Bordeaux, le gouvernement fait imprimer dans l’urgence des timbres-poste au type Cérès, mais non dentelés en raison du manque de matériel de piquage. Ces timbres sont donc en général oblitérés de province. Les premiers tirages du 20 centimes bleu (Type I) sont de mauvaise qualité et particulièrement rares sur lettre. Il existe de nombreuses retouches ou « reports » surtout sur le 20 centimes. Les postes délocalisées vont imprimer neuf valeurs à 1c, 2c, 4c, 5c, 10c, 20c, 30c, 40c, 80c, qui circulent surtout pendant la période du siège de Paris mais on en trouve également après le siège, jusqu’au changement de tarif de 1871. En revanche, de tels timbres sont très rarement utilisés au départ de Paris (rapportés on peut le supposer par des provinciaux lors des périodes sans blocus).

coll.part. Lettre pour Bordeaux affranchie le 9 janvier 1871 avec un 20 centimes bleu non dentelé Type I.

Toutefois, le siège pose de très sérieux problèmes de communication entre Paris et le reste du territoire. Si les ballons permettent à une partie du courrier parisien de gagner la province, les lettres de province ne franchissent pas les lignes prussiennes ! Comment faire entrer le courrier à Paris ? Les pigeons étaient tout à fait capables de faire passer dans les deux sens des dépêches, dites "pigeongrammes" : celles-ci étaient réduites au 1/300ème sur papier albuminé (photographique), on les roulait et on les introduisait dans un petit tuyau de plume fixé à l’une des plumes de la queue d’un pigeon !

Dépêche officielle/Pigeongramme de STEENACKERS (directeur des Postes) 2ème série sur papier photographique, « à M.Mercadier, rue de Grenelle » transportée par un pigeon. Le document original mesure 4x3cms. coll.part.

Aucun ballon n'a cependant réussi à passer de la province vers la capitale, faute d'être "dirigé" correctement, sans parler des interceptions prussiennes prévisibles. Après plusieurs tentatives infructueuses (troncs flottants creusés, chiens, scaphandriers, etc.), les "Boules de Moulins" ont été élaborées. En effet, les lettres pour Paris furent centralisées à Moulins (Allier) pour être insérées dans les boules de zinc qui, une fois remplies, étaient soudées, puis immergées dans la Seine. C'est la raison pour laquelle l'adresse est toujours libellée "Paris par Moulins (Allier)". Ces cylindres de zinc étanche, renfermant 400 à 600 lettres, munis d'ailettes et de couvercles leur donnant une forme sphérique, étaient lancés entre Bray-sur-Seine et Montereau en zone non occupée. Puis, après avoir roulé sur le fond du fleuve entrainées par le courant, ces boules devaient être - théoriquement- repêchées à l'aide d'un filet dans Paris. Bien que l'essai réalisé les 1er et 2 décembre 1870 entre Choisy-le-Roi et Port-à-l'Anglais (près de Vitry) fut concluant, sur les 55 boules immergées à partir du 4 janvier 1871, aucune n'arriva à Paris pendant le Siège!
L'affranchissement était de 1F, dont 20c pour la Poste et 80c pour les inventeurs du procédé. C'était donc très coûteux pour les expéditeurs, tandis que les destinataires ne recevront jamais le courrier ou alors bien plus tard, en févier-mars 1871, au mieux, et au bout d'un siècle (!) au pire. En effet, certaines boules ont été repêchées dans la Seine dans les années 1960/80 après des dragages et elles ont été officiellement remises par les PTT...aux ayant-droits, ainsi à Saint Wandrille en 1968 et à Vatteville-la-Rue en 1982) !

BOULES DE MOULINS

Lettre repêchée dans une boule et détériorée par l'humidité. Il subsiste toutefois les deux timbres (80c et 1F, dont la marque rouge a imprimé le verso) et une partie de l'adresse "par Mo[ulins] Allier, coll.part.

Le dernier ballon « LE GENERAL CAMBRONNE » s’envole le 28 janvier 1871 à 5h45. Ce ballon monté au nom prédestiné part de la Gare du Nord  à 5h45 le 28 janvier 1871 avec l’aéronaute Tristan  et 20kgs de courrier ; il se pose à Mayenne. Il est le 67e et dernier ballon depuis le début du Siège. Ce ballon transporte des lettres datées du 27 janvier. Le service postal est rétabli de Paris vers la Province dans la journée du 28. Les conventions d’armistice sont signées le 29 et les élections législatives voulues par Bismarck ont lieu le 8 février. L'assemblée élue est monarchiste, favorable à la paix et se réunit à Bordeaux le 12. C'est un raz-de-marée conservateur et une lourde défaite républicaine - 170 à 180 républicains authentiques sur 675 sièges. La France a voté pour la paix, mais Paris a voté massivement à gauche: 36 républicains sur 43 sièges, essentiellement des radicaux et jacobins, contre la paix, farouchement anti-prussiens. On y trouve notamment Louis Blanc, Victor Hugo, Garibaldi. Face à la question centrale de la nation à défendre, après le traumatisme du siège de Paris, le divorce entre Paris et le reste de la France est consommé. Quant au courrier postal, plus besoin de ballons ou de pigeons : il fonctionne à nouveau normalement vers la province mais il n’est complètement rétabli de province vers Paris que le 17 février (on trouve cependant des lettres distribuées entre le 12 et le 16).

BALLON  MONTE. Lettre écrite le 27 janvier 1871 avec un texte intéressant sur la situation politique et la fin du Siège. Timbre 20cts siège, oblitération étoile chiffrée et cachet Paris-Rue d’Amsterdam daté du 27 janvier 1871 (6ème levée), arrivée à Agen le 3 février 1871. coll.part.

Dernier avatar postal du siège, le 10 février, on découvre à Moulins, 14600 lettres qui n’ont pas été expédiées par voie fluviale dans les boules hermétiques. Les lettres sont alors transportées dans des sacs de riz (!), afin de passer inaperçues, le 12 février vers Paris. Quelques unes sont distribuées les 12 et 13 et les autres plus officiellement les 17-18 et 22 février après la reprise du courrier Province-Paris.

Lettre de Boën sur Lignon (Loire) pour Paris « PAR MOULINS » écrite le 16 janvier 1871 (cachet du 16/1/1871) et affranchie à 1F [il manque le timbre à 80c centimes, probablement décollé ou enlevé et il reste un timbre à 20 cts type Bordeaux, en mauvais état.] Arrivée à Paris avec deux cachets : PARIS 17 février (cachet d’arrivée du Bureau central) et PARIS LA VILLETTE 17 février (cachet du bureau de la Villette). coll.part.

Le contenu de cette lettre est très riche sur la situation de la fin du Siège de Paris : vie quotidienne difficile, hiver très rude, blocus du pays, haine des Prussiens, difficultés pour communiquer entre Paris et la Province et aussi possibilités offertes pour envoyer malgré tout le courrier : ballons, pigeons. Il est ici clairement question d’une « nouvelle voie qui nous est offerte » et qui coûte 1F (« le gouvernement vient de nous avertir qu’il peut faire rentrer des lettres de Paris moyennant un Franc par lettre », ce qui paraît plus économique à l’expéditeur que les pigeongrammes à 10F). Toutefois l’expéditeur croit qu’il s’agit d’un « ballon » (« j’ai envoyé ces lettres par ballon »), ce qui n’a jamais été le cas de province à Paris. Il s’agit bien du procédé d’immersion par boules de zinc, tenu en partie secret, et qui va être utilisé du 4 janvier au 2 février, du moins pour une partie seulement du courrier.

Entre temps, l'armée française vaincue a été démobilisée et une partie du territoire est occupé, ce qui perturbe un peu plus le trafic postal. En Alsace-Moselle, des timbres-poste provisoires sont émis par les Prussiens en remplacement des vignettes françaises. Dans le nord occupé, la censure allemande veille au grain, surveille le courrier et impose une taxe de 20 centimes d'une région à l'autre. Dernière armée à lutter contre l’envahisseur, l’armée de l’Est est décimée par le froid et la faim dans le Jura, encore poursuivie par les armées allemandes après la capitulation du siège de Paris (l’armistice a exclu cette armée). Elle demande refuge en Suisse et 87 847 soldats français se présentent au poste-frontière au début de février 1871. Les Suisses exigent le désarmement total de l’armée et « l’hébergement » dure six semaines, chiffré à 12 millions de FS. Les soldats peuvent écrire en France en franchise postale (vignette GRATIS, de couleurs diverses), mais cela sera comptabilisé en frais d'hébergement !

La signature des préliminaires de paix (26 février) — qui prévoient l’occupation de l’ouest de Paris le 27 par les Allemands, la suppression par l’Assemblée nationale, le 8 mars, de la solde des gardes nationaux (ressource des ouvriers mobilisés) ainsi que du moratoire sur les loyers et les effets de commerce — et surtout le défilé (symbolique) des Prussiens dans la capitale et notamment sur les Champs-Elysées (1er mars, ils repartent le lendemain) mettent certains Parisiens déjà éprouvés par le Siège en état de révolte. Une Fédération des bataillons de la Garde nationale se constitue alors, dont le mot d’ordre n’est autre que la République. Le Comité central des vingt arrondissements fraternise bientôt avec ce peuple en colère. L’Assemblée, rentrée de Bordeaux à Paris, s’installe un peu en catastrophe à Versailles le 10 mars, ce qui pour les Républicains les plus radicaux constitue une véritable provocation politique, qui renvoie à l'Ancien régime monarchique. Il ne manquerait plus qu'un roi pour couronner le tout, si l'on peut oser cette expression! Louis Blanc avertit de façon prémonitoire que tout cela risque de provoquer une "terrible colère" de Paris et parle même de "guerre civile". Les mesures de Thiers, nouveau chef du pouvoir exécutif, s'amplifient contre une ville "décapitalisée". Six journaux républicains de gauche sont suspendus. Thiers et le général d’Aurelle de Paladines, nouveau commandant en chef de la Garde nationale, adressent deux proclamations aux habitants de Paris, dénonçant les agissements d’un «Comité occulte» (le Comité central de la garde nationale), faisant appel aux sentiments des «bons citoyens» contre les «mauvais», fauteurs de trouble, et terminant par une menace de recourir à la force si les circonstances l’exigent. Les autorités cherchent surtout à récupérer les canons - 300 à 400 pièces, en partie payés par une souscription publique pendant le siège - saisis par des groupes de gardes nationaux et déplacés notamment à Montmartre, La Villette et Belleville.

Le climat est devenu insurrectionnel. (La suite le mois prochain...)

©Bertrand Lemonnier, janvier 2021

« Quelle journée ! Ce soleil tiède et clair qui dore la gueule des canons, cette odeur de bouquets, le frisson des drapeaux, le murmure de cette révolution qui passe, tranquille et belle comme une rivière bleue ... Ô grand Paris! Patrie de l'honneur, cité du salut, bivouac de la Révolution! Quoi qu'il arrive, dussions-nous être à nouveau vaincus et mourir demain, notre génération est consolée. Nous sommes payés de vingt ans de défaites et d'angoisses. » (Jules VALLÈS, 1832-1885)

 


 

Le covid n'a pas dit son dernier mot et il n'a pas fini de bouleverser l'histoire du monde...on pourra donc (re)lire mon billet consacré aux grandes pandémies du XXème siècle (grippe espagnole, grippe de Hong-Kong) et réactualisé (malheureusement...) en 2021.

 

 

Et toujours en ligne sur mai 68...

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