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3. Avril 1968

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Le mois d’avril débute de façon dramatique avec l’assassinat (le 5) de Martin Luther King, un événement qui se prolonge par des émeutes raciales dans 110 villes américaines (des dizaines de morts et des milliers de blessés). Le célèbre pasteur, icône de la lutte afro-américaine pour l’égalité des droits civiques, n’était pas venu à Memphis Tennessee défendre des étudiants pacifistes en grève mais soutenir une grève déclenchée par les éboueurs de la ville, à majorité noire. C’est le début d’une série de meurtres dirigés contre les vrais démocrates et progressistes américains, comme le sénateur Robert Kennedy, le jeune frère de John, le 5 juin 1968. Robert K. a proposé en mars 1967 un plan pour mettre fin à la guerre et le 18 mars 1968, deux jours après l’annonce de son entrée en campagne présidentielle,  il fait un discours à la Kansas State University, précisant les raisons de son opposition à la guerre , jugée « ingagnable » : “our present course will not bring victory; will not bring peace; will not stop the bloodshed; and will not advance the interests of the United States or the cause of peace in the world.” Qui donc avait intérêt à le supprimer ? Et pendant ce temps la guerre du Vietnam fait rage : les bombardements américains dans la région de Thanh-Hoa, à 320 kilomètres au nord du 17e parallèle se poursuivent sans relâche. La présence américaine en Asie et tout particulièrement au Japon renforce l'activisme de la Zengakuren (ligue étudiante pro-communiste, née en 1948), qui s'allie aux paysans nippons pour s'opposer à l'implantation de nouvelles bases US (un aéroport à Naritan, une base à Okinawa).


Toujours la violence, mais au Brésil cette fois, plombé par la dictature militaire depuis 1964. En mars 1968, un mouvement en faveur de l’augmentation du nombre de places dans les universités gagne en audience, et ce dans de nombreux États du pays. À São Paulo, les étudiants occupent la direction de l’Université  et de la Fondation Getulio Vargas. Le 28 mars 1968, alors que se prépare une manifestation, le restaurant universitaire est  envahi par la police, et l’étudiant Edson Luís est tué d’un tir en pleine poitrine. Cet événement provoque une grève générale étudiante à Rio, qui fait date dans les luttes étudiantes en Amérique latine. Une bataille rangée entre étudiants et policiers est marquée le 1er avril par une charge de la police, sabre au clair. Bilan : 5 morts, 100 blessés. Ce n’est le début d’un long cycle de manifestations/répressions en mai et juin 1968, avec de nombreuses victimes étudiantes. Le 21 juin 1968 reste ainsi dans l’histoire brésilienne comme le « vendredi sanglant », avec plusieurs morts et plus de 1 000 personnes arrêtées. [lire Marieta de Moraes Ferreira « 1968 au Brésil » Vingtième Siècle. Revue d'histoire 2010/1 (n° 105)]. La police brésilienne n’a pas la retenue de la police parisienne à la même époque et il faut rappeler tout de même que le front politique et syndical brésilien se heurte à une vraie dictature militaire et non à un pouvoir démocratique à bout de souffle, incarné en France par un général vieillissant mais…républicain !


Le deuil encore en ce début de mois (le 12), mais un deuil très particulier, fortement médiatisé du grand héros de l’Union soviétique, le cosmonaute Youri  Gagarine. Le 27 mars 1968, Gagarine se tue à 34 ans aux commandes d'un avion d'entraînement. Son avion de chasse MiG-15 s'écrase (assez mystérieusement) au sol dans la région de Vladimir, au nord-est de Moscou. Des centaines de milliers de Russes assistent aux funérailles nationales du héros, dont les cendres sont placées dans les murailles du Kremlin, juste derrière le mausolée de Lénine, parmi les grands hommes de l'Union soviétique.


Revenons au mouvement étudiant en Europe occidentale. Le 11 avril, un des dirigeants du SDS ou Sozialistischer Deutscher Studentenbund, Rudi Dutschke ou « Rudi le Rouge », bouc émissaire du groupe de presse allemand d’Alex Springer, est grièvement blessé (il survivra une dizaine d’années à ses blessures) à la suite d'un attentat perpétré par un déséquilibré, probablement sous l’influence de la campagne de presse haineuse menée par le journal à scandale Bild. On assiste alors à un élargissement du mouvement contestataire en RFA, déjà très en pointe depuis un an et qui prend des tournures parfois inquiétantes. Ainsi le 2 avril, Andreas Baader, un étudiant en arts plastiques à Berlin et Gudrun Ensslin, fille de pasteur et étudiante en lettres ont posé des bombes dans deux grands magasins de Francfort, le « Kaufhof » et le « Schneider », en protestation contre « le génocide au Vietnam ». Deux ans plus tard naîtra la Rote Armee Fraktion, sous l'influence de la journaliste Ulrike Meinhof. Après l'attentat contre Rudi Dutschke, des lycéens et jeunes travailleurs se joignent aux étudiants et des heurts violents avec la police ont lieu à Berlin-Ouest, Hambourg, Munich, Hanovre jusqu’au 16 avril, marqués notamment par des attaques des activistes du SDS contre les journaux du groupe Springer à Berlin, qui possède Bild. Il y aurait beaucoup à dire sur le leader du mouvement gauchiste allemand, qui a tout de même en 1968 une autre épaisseur que notre Dany national, lui aussi allemand.  Né en RDA, Dutschke se réfugie en 1961 à l’ouest, fait des études de sociologie, se « radicalise » dans le mouvement « Action subversive », né de la section allemande de l'Internationale situationniste et s'impose en 1967 comme la figure de proue de la Fédération des étudiants socialistes. A ce moment-là, les étudiants manifestent contre la guerre du Vietnam mais aussi contre tout régime autoritaire, comme celui du Shah d'Iran en visite à Berlin, le 2 juin 1967. C'est lors de cette visite qu'un policier tue par balles pratiquement à bout portant (un « accident » dira le policier - par ailleurs on le sait aujourd'hui agent de la Stasi (!) - qui est relaxé) un étudiant, Benno Ohnesorg. C’est le signal d'une révolte dont Dutschke est le leader et le philosophe Herbert Marcuse, le maître à penser :  « Notre opposition dans les villes doit atteindre plusieurs objectifs. Donner le courage de surmonter le sentiment d'impuissance dont souffre la population et oser affronter les régimes impérialistes à l'origine de ce sentiment d'impuissance » déclare Marcuse. Notons aussi que la contestation de Berlin-ouest a eu un écho, mieux connu depuis l'ouverture des archives de la Stasi, de l'autre côté du mur. En effet, quelques étudiants de l'Est se sont alors mobilisés pour faire passer à l'Ouest des imperméables et des casques afin d'aider les étudiants de l'Ouest à se protéger des violences policières (et des lances à eau) !

Le mouvement étudiant monte en puissance dans toute l’Europe, en Amérique et bien au-delà du monde occidental. Il s'internationalise de manière exponentielle. Tandis que le 22 avril, Henri Langlois reprend possession de la Cinémathèque (lire la chronique de février), le 23 avril a lieu l’occupation de Columbia à New York, à l'initiative du SDS (Students for a Democratic Society) pour s'opposer à la construction d'un gymnase universitaire sur un terrain appartenant à la communauté de Harlem et aussi pour dénoncer des contrats finançant des recherches militaires. Le mouvement va gagner en quelques jours tous les campus américains. Le 27 avril, une manifestation et des heurts violents ont lieu Piazza Cavour, à Rome et l’agitation gagne Turin. Milan, Venise, Bologne, Bari. Le 30 avril, c’est aussi le début de quatre jours d'émeutes à Madrid, suivis par Séville, Bilbao et Alicante. En Chine, dans la banlieue de Pékin à l'université Tsinghua - au centre du lancement de la révolution culturelle deux ans plus tôt – c’est le début d'un conflit armé entre deux tendances des gardes rouges; plusieurs milliers d'ouvriers viennent rétablir l'ordre à la demande de Mao. Les « maos » occidentaux peuvent en prendre de la graine : dans la Chine communiste du Grand Timonier, les ouvriers rappellent les étudiants à l’ordre ! Mais pour les intellectuels et militants marxistes-léninistes fascinés par le modèle communiste chinois, la Révolution culturelle «ouvre une époque toute nouvelle dans le mouvement communiste mondial, annonce un nouveau printemps des peuples. [...] Pour aller au fond des choses, nous voulons édifier un Parti communiste de l’époque de la Révolution culturelle », explique en mai 1967, l’éditorial du journal de l’UJC(ml), Garde Rouge. Autant d'aveuglement laisse rêveur. C'est aussi en 1967 que Jean-Luc Godard sort son film La Chinoise, où les héros prolétariens sont ici des étudiants qui essaient de vivre en appliquant les principes maoistes, imposant aux spectateurs les plus courageux (ceux qui sont restés) des débats verbeux sur le marxisme-léninisme et la Révolution culturelle, non sans perspectives d'actions révolutionnaires remarquables (assassiner un dignitaire soviétique à Paris, par exemple). Mais bon, il y a la très belle Anne Wiazemsky, la jeune muse gordardienne, et le toujours épatant Jean-Pierre Léaud. On retrouvera le Grand Timonier affiché en mai-68 sur les murs de la Sorbonne occupée et on pourra lire ses écrits jugés "libertaires" dans les livraisons de la revue Tel Quel...

« Le marxisme comporte de multiples principes qui se ramènent en dernière analyse à une seule phrase : on a raison de se révolter. Pendant des millénaires, il a toujours été prétendu qu’on a raison d’opprimer et d’exploiter et qu’on a tort de se révolter. Mais le marxisme apparaît et renverse ce vieux verdict. C’est là un de ses grands mérites. (...) Qu’on donne toute son importance à la lutte des classes et on obtient la clé de tous les problèmes », Mao Zedong, octobre 1966

De Godard au cinéma, il ya tout de même un lien logique. Comme chaque mois, jetons un regard sur les productions cinématographiques et musicales de 1968. En avril sort de façon confidentielle La Révolution, ce n'est qu'un début, continuons le combat du comédien Pierre Clémenti. C'est un Manifeste psychédélique pour la révolution permanente (sous LSD ? c’est bien possible) de 23 minutes, tourné en 16mm,  avec notamment Jean-Pierre Kalfon et Valérie Lagrange. Filmé entre Rome et Paris, c'’est on l'aura compris un film expérimental, assez rock sur fond de guitares électriques saturées, ce qui n’est pas si fréquent dans la France de 1968. Par ailleurs et dans un registre un peu plus commercial, les sorties d’avril 1968 en France ont tout de même de la classe : on notera dans le désordre L’enfance nue de Pialat (son premier long métrage, implacable), 2001 odyssée de l’espace de Kubrick (un choc visuel sinon métaphysique), La Party de Blake Edward (très très drôle), L’écume des jours de Charles Belmont avec Jacques Perrin (dispensable), Une histoire immortelle d’Orson Welles avec la sublime Jeanne Moreau et enfin Je t'aime, je t'aime d’Alain Resnais. Pas mal du tout, de quoi se divertir avant les événements de mai !

 

Musicalement, les « tubes » internationaux sont un peu les mêmes que ceux du mois de mars, ainsi  Otis Redding, les Beatles, mais il faut noter le retour en force de Louis Amstrong et son What a wonderful world, en particulier en Angleterre (No 1). En France, Jacques Dutronc est très bien placé au hit-parade avec sa chanson co-écrite avec Jacques Lanzmann, Il est 5 heures, Paris s’éveille. Une ritournelle que l’on va beaucoup entendre en mai 1968…(reprise ici par Dutronc au Zénith en 1992, qui a gardé la partition originale de flute traversière).



La suite en mai : ça explose !

 

Lire aussi

1. Février 1968

2. Mars 1968

 

 

 



 

 

 

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