"Le fond de l'air est frais" Fred (1931-2013)

   
 


 

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Le site Berlemon à l'heure présidentielle (4) : "mes présidents"

(petit essai d'egohistoire)

Dans Le Point du 14 mai, Patrick Besson (né en 1956) a fait sa chronique sur "son dixième président", un peu dans le style du Je me souviens de Pérec ou des années d'Annie Ernaux, allant de Coty à Macron (ce qui fait neuf, d'ailleurs). J'ai lu sa chronique alors que j'avais déjà commencé la mienne, exactement sur le même thème. Une différence tout de même, je suis né avec la Vème République ou presque, à un an près. René Coty n'est qu'une image d'histoire, mais pas le général, qui a bercé une enfance heureuse au coeur des Trente Glorieuses. Tout est affaire de génération, c'est certain. Au fond, mes parents ont eux connu trois républiques, deux guerres (39-45 , l'Algérie et même la Grande Guerre par transmission tant elle imprègne les discours et les souvenirs de leurs parents et grands-parents). La Vème République met fin à la guerre d'Algérie et ensuite c'est la paix et la prospérité, cette dernière moins évidente à partir de 1975, encore que...la France de "la crise" est objectivement bien plus riche et prospère que celle de l'après-guerre. Et la décennie 1965-1975, soit disant miraculeuse, ne doit pas faire illusion : c'est aussi celle des grands ensembles, des hypermarchés, de la bagnole partout dans les villes, des centrales nucléaires, de l'agriculture intensive et productiviste, du désert français. Super, la croissance gaullienne et pompidolienne ! D'ailleurs il y eut mai 68, mais le général a vite sifflé la fin de la récréation libertaire.

Revenons aux présidents. Et soyons francs : je n'ai jamais aimé cette république monarchique gaullienne. Je suis - au fond - resté assez fidèle aux objectifs de la République de 1879-80 dite de Jules Grévy : le parlement représente le peuple, le président du conseil gouverne et le président de la République inaugure. C'est très bien. Ajoutons à ce programme une dose de communalisme et de solidarisme, de laïcité intransigeante, de pacifisme jaurésien et d'humanisme dreyfusard et je trouve cette république-là assez séduisante. Certes la galerie des présidents de Grévy à Lebrun, puis d'Auriol à Coty n'est pas toujours très sexy, mais au fond un Poincaré ou un Millerand n'ont pas démérité. Je sais bien que le parlementarisme corrompu des précédentes républiques a nourri les populismes sinon les fascismes, mais la Vème n'a pas fait mieux sur ce point. Je sais bien aussi que les Assemblées républicaines se sont révélé tour à tour colonialistes, revanchardes avant 1914, défaitistes avant 1939, anti-européennes en 1952-54, manquant sûrement à certains moments-clés d'une véritable vision de l'avenir. Et quel scandale d'avoir attendu 1944 et le GPRF pour accorder aux femmes le droit de voter. Quant à l'instabilité ministérielle, surtout caractéristique de la IVème République, il faut la relativiser. La IVème s'est surtout effondrée à cause de la guerre d'Algérie et non en raison des médiocres combinaisons politiques qui la caractérisent souvent. Certes, elle n'a pas su donner sa chance à Mendès, mais la Vème non plus. Et cette satanée Cinquième a eu le mauvais goût de renforcer le jacobinisme, maintenant les régions à distance et l'Europe fédéraliste au rang d'utopie hugolienne ou churchillienne.

Enfant, il me semble voir de Gaulle partout. Il est omniprésent, omnipotent. J'étais très fier en fait de la France qu'il défendait, une grande puissance mondiale qui sait s'imposer, avec des Mirage et des avions supersoniques, le "France" qui traverse les mers, les Jeux Olympique de Grenoble (avec Killy!), des automobiles toujours plus séduisantes, les DS, les 404. A la télévision, je vois tantôt un vieux militaire, tantôt un papy en civil, très grand, on l'appelle même "le Grand Charles". La télévision a débarqué au mileu des années 60, je ne saurais dire à quelle date ni si j'ai pu voir la campagne présidentielle de 1965. Mon père semblait bien aimer le général (il est resté un gaulliste jusqu'à voter Michel Debré en 1981!) et ma mère était plus centriste, ce mot me laissait perplexe. Au centre de quoi ? Mai 68, oui ça je me souviens sans mal. La belle vie. Plus d'essence mais surtout plus d'école. Quinze jours (?) à écouter la radio et Europe No 1 mais surtout à passer des disques 45 tours et 33 tours sur l'électrophone familial, une fois les parents partis travailler - ils n'étaient pas en grève, eux. On voyait beaucoup Pompidou en ce beau mois de mai, le futur président aux sourcils broussailleux et à la clope au bec. L'élection du Normalien agrégé de grammaire (ça m'impressionnait, mais je ne savais pas qu'il avait comme mon père et mon oncle usé les bancs de Louis-le-Grand), c'est le sentiment des années heureuses, un peu insouciantes. La sortie de l'enfance, le collège, les premières amours, la croissance qui s'emballe et le pouvoir d'achat qui flambe. Nouvelle auto, maison "de campagne" et un déménagement à Paris intra muros. Et de l'argent de poche, pour acheter ce qui restera deux de mes passsions, des timbres et des disques de rock. Les Beatles, surtout, je suis tombé dedans petit comme Obélix dans sa marmite de potion magique.

La politisation gagne au début des années 70 : c'est la loi Debré sur les sursis militaires (première manif près du collège en 73, on rejoint les lycéens de Paul-Valéry) et Pompidou/Messmer nous semblent vraiment de vieux barbons. Il va donc falloir de toute façon faire son service militaire et même à 14 ans, c'est très angoissant. On lit donc Pilote avec le Grand Duduche de Cabu et les plus vieux nous passent leur Charlie. L'élection de 1974 ne laisse pas les lycéens indifférents, surtout à Paul-Valéry (12ème), connu alors pour ses affrontements entre fachos et trotskystes au bord du périph. Notre professeur d'Histoire était un militant du PSU, Bernard Ravenel, qui nous ramenait ses diapos du Chili ou du Portugal, mais qui ne faisait pas cours. On votait pour savoir si on allait faire cours l'heure prochaine et en général on votait contre. Comme j'étais délégué de classe, le proviseur m'avait convoqué pour savoir ce que Ravenel racontait en cours. Bien sûr, je n'ai pas cafeté : il faisait le programme, tout le programme, rien que le programme. En 74, Ravenel a organisé le vote de la 2de C aux présidentielles : il me semble que Giscard l'a emporté de peu. J'ai du voter pour l'autre, mais surtout pour ne pas imiter les parents, qui n'étaient pas loin de croire à l'avènement du communisme soviétique en cas de défaite de VGE. De toute façon en 1974-76, ce sont les années hippies : je n'ai jamais eu des cheveux aussi longs et j'écoute en boucle CSNY. Pas très politisé, tout ça, mais franchement cool et déjà un peu écolo-compatible.

Après le bac, c'est différent, tout s'accélère: majorité à 18 ans et premier vote présidentiel en 1981, à tout juste 22 ans. Je prépare alors l'agrégation d'histoire - avec ma future épouse qui prépare elle celle de Lettres - mais pas question d'être en dehors de l'histoire en marche : la foule est à peine contenue près de la rue Soufflot pour admirer la montée du Panthéon et écouter sous l'orage la 9ème de Beethoven et l'hymne à la joie. Bon, c'était quand même pas mal, j'en ai encore quelques frissons. Ca ressemblait un peu à une Révolution, mais sans armes et dans une sorte de douce euphorie. La chute n'en sera que plus brutale. Une anecdote en passant sur l'état d'esprit des débuts de l'ère Mitterrand. J'étais alors jeune agrégé et j'accomplissais mon service national comme professeur (ouf!) au lycée militaire d'Autun. Le lycée était inquiet, des rumeurs couraient sur une possible fermeture des lycées militaires, d'autant que quelques "cyrards" énervés avaient cru bon de casser des Arabes en centre-ville, tout en semant leurs devoirs d'histoire de propos pétainistes. Et voilà que débarque à Autun George Lemoine, l'obscur secrétaire d'Etat du ministre de la Défense. Panique à bord, d'autant que le sous-ministre exigeait de manger avec "des ouvriers" et aussi avec les troufions. On a réquisitionné le jardinier, l'électricien et le concierge, tandis que les gradés nous ont vraiment choyés : vin de Morgon à volonté, permissions de sortie et exercices de tir très simplifiés. Le lycée militaire n'a pas fermé.

Les années Mitterrand sont une très longue séquence présidentielle de désillusions."Le cauchemar des années 80", c'est le titre d'un très bon bouquin de François Cusset, paru je crois en 2006. Mais heureusement, il y a The Cure, Depeche Mode, New Order, The Smiths et la Locomotive à Pigalle...toujours le rock n'roll quoique très névrotique à cette époque. Après sa conversion du marxisme à l'économie de marché, "Tonton" se mue en sphinx (ou pharaon batisseur) insensible - ou presque - aux revirements, aux cohabitations, aux révélations de son passé vichyste, aux pressions politiques des plus jeunes ou des plus modernes (Delors, Rocard le mal aimé). Il a sa cour et ses adorateurs et il est encore plus monarchique qu'un Louis-Philippe. En 1986, j'écris avec mon frère une chanson sur la mort de Malik Oussekine - un vrai traumatisme - et je me mets à détester Jacques Chirac et ses sbires. Le vieux sage fatigué et déjà bien malade - "on nous cache tout, on nous dit rien" chantait Dutronc en 67 - n'a du coup aucun mal à être réélu en 1988, avec ou sans Renaud, Barbara et les Enfoirés. Rocard placardisé, Fabius contaminé, Delors européanisé, la voie est libre pour le très austère Jospin, contre lequel pourtant on s'est (très mal) battu en 1989 et sa réforme qui crée les IUFM. Pas si libre que cela en fait car Chirac est un coriace. Le maire de Paris découvre la "fracture sociale" et ringardise Balladur, tandis qu'à gauche, le PCF poursuit sa descente aux enfers et qu'à l'extrême-droite le FN gagne des voix inexorablement. C'est donc parti pour douze années de chiraquisme (???), il est vrai plombés par une cohabitation improbable dès 1997 - la célèbre dissolution-farce ! - et d'une élection de République bananière en 2002 face à Jean-Marie Le Pen. S'est-il vraiment passé quelque chose sous Chirac ? Pas sûr. Le discours de Villepin en 2003 à l'ONU n'a rien changé à l'ordre du monde et le "non" au référendum de 2005 n'a pas été très glorieux. Le rêve européen se délite, on pense qu'il suffira d'élargir le club pour qu'il prospère. Et pendant tout ce temps, le chômage progresse, avec les peurs sociales et le repli identitaire et xénophobe. A gauche, le looser Jospin ("je me retire de la vie politique", discours d'anthologie en 2002) n'a jamais réussi à se couler dans le moule présidentiel de la Cinquième, tout comme Rocard d'ailleurs ou même Delors. Les vrais talents s'épuisent en manoeuvres d'appareil et F.Hollande en profitera avec roublardise un peu plus tard. En 2007, c'était un peu plus fun. Ségolène était habitée par la bravitude, un peu comme Macron dix ans plus tard, mais elle est une femme et les éléphants du PS l'ont torpillée à coups d'exocets. Quelle violence ! Je me souviens en 1991 d'Edith Cresson. La Première ministre gaffait certes très facilement mais les réactions sexistes de l'époque ne firent pas honneur au personnel politique masculin (lequel avait déjà montré ses muscles contre Simone Veil en 1975). Pauvre Ségolène, qui après sa défaite fit comme si elle avait gagné...

"La suite serait délectable et malheureusement je ne peux la dire et c'est regrettable, ça nous aurait faire rire un peu" chantait le poète sous la IVème République. En effet, j'ai très envie d'oublier les dix ans qui viennent de s'écouler. D'abord ils sont passés trop vite, c'est ce que l'on constate passée la cinquantaine. Les deux derniers présidents élus ont cherché à leur manière à casser les codes convenus de la République monarchique, mais la forme l'a emporté sur le fond et les réformes institutionnelles ont été repoussées aux calendes grecques. Sarkozy a inauguré une présidence bling-bling et vulgaire, à peine illuminée par la belle Carla Bruni et tempérée par l'ombrageux Fillon : "casse-toi pauv'con, si t'as pas de Rolex à ton poignet", cela résume cinq années de fanfaronnades. D'un autre côté il faut bien avouer très égoistement que la défiscalisation des heures supplémentaires a permis de payer moins d'impôts. Retour à la normalité avec l'ancien secrétaire du PS, "moi-président" élu en partie grâce aux turpitudes new-yorkaises de DSK et au rejet majoritaire du Sarkoshow : les impôts ont alors (beaucoup) augmenté, le chômage n'a pas baissé, la finance n'a pas été taxée, les étrangers n'ont jamais pu voter aux municipales et - cerise sur le gâteau - un certain Vincent Peillon s'est acharné contre les professeurs de classes préparatoires, des "privilégiés" dont il voulait amputer une partie de leurs revenus (non revalorisés depuis quarante ans, soit dit en passant). Avec l'affaire Cahuzac, les crises migratoires, les attentats terroristes, il est vrai que le président normal n'a pas été gâté par l'histoire. On sort d'une période franchement anxiogène sinon cauchemardesque. Difficile en effet d'oublier Charlie, l'hyperkacher, le Bataclan, le 14 juillet niçois...Le pays a fait front mais les divisions ont très vite fracturé un unanimisme de façade. Etat d'urgence, déchéance de nationalité, malaise.

Alors faut-il se ranger désormais derrière notre nouveau chef des armées, ni droite-ni gauche, aussi cute dans son 4x4 militaire remontant les Champs-Elysées qu'aux bras de Brigitte en couverture de Match ? En tout les cas, avec son premier ministre quadra, ce sont les jeunes au pouvoir et en plus, le retour en force de la France du Nord : la Picardie et la Normandie comme racines, voilà qui rééquilibre un peu la géographie politique. Pour le reste, le président Macron semble vouloir "représidentialiser" la République, lui redonner un souffle gaullien et mitterrandien, sans pour autant en faire un bastion jacobin, chauvin et xénophobe. La VIème République souhaitée par Mélenchon et quelques autres paraissait une autre option très crédible de la sortie de crise : elle rélève désormais de l'utopie, ce qui est très paradoxal. La changement politique ne passe plus par les institutions (en France, il faut vraiment une crise majeure ou une révolution pour en changer !), mais par l'abolition des frontières historiques entre la gauche et la droite, un projet en réalité plus gaulliste que centriste. Et il n'est pas sûr au final que l'Assemblée de juin soit tout à fait en ordre de marche pour réaliser cet objectif.

Plus de cinquante ans d'observation politique et quelques études d'histoire en prime m'ont appris la prudence prospective : les plus grands changements ne sont pas toujours prévisibles et le peuple français n'est pas le plus facile à gouverner depuis 1789. Bonne chance donc à M.Macron.

 

 

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