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NOVEMBRE 2013

 

 

 

 

 


Lou Reed (1942-2013)

La mort de l’artiste et chanteur de rock new-yorkais est une bien mauvaise nouvelle. Certes, les héros du rock ont tendance à mourir de moins en moins jeune, mais ce n’est pas une raison pour s’en accommoder. On les voudrait immortels et à dire vrai, ils le seront dans leur genre, de Buddy Holly à Lou Reed en passant par Jimi Hendrix, Janis Joplin, Tim Buckley, Jim Morrison, Elvis, Gram Parsons, Duane Allman, Kurt Cobain, John Lennon, George Harrison, J.J.Cale et tant d’autres…
Tous les (plus ou moins) vieux fans ont eu un rapport très spécifique avec Lou Reed, qui remonte souvent à leur jeunesse. En mai ou juin 1972 (mais oui !), je traînais à la Fnac Rivoli (je me souviens la vielle Fnac, celle du boulevard Sébastopol et en face il y avait Pygmalion Music). Les disques de pop/rock étaient situés - si mes souvenirs sont exacts - au sous-sol et je voulais en acheter avec mes économies un disque de…Leonard Cohen, dont j’étais devenu adepte suite aux traductions de ses chansons par Graeme Allwright (L’étranger, Suzanne). Bref, sur une platine, le disquaire a mis le titre Walk on the Wild Side. Je me souviens très bien de la réaction des clients : tous ont arrêté leurs recherches dans les bacs et ont levé la tête. C’est quoi, ça ? Et le saxophone ? Les chœurs qui font “Doo do doo do doo do do doo . . .”. Génial. Nous avons tous écouté le morceau jusqu’à la fin, sans bien comprendre les paroles ; le disquaire nous a montré Transformer et sa photographie dérangeante signée Mick Rock mais…je suis reparti avec Cohen et ses Songs for Love and Hate


L’année suivante (1973), vacances en Angleterre pour apprendre l’Anglais et aussi pour écumer les magasins de disques. C’est la sortie d’Aladdin Sane de Bowie et le triomphe de Life of Mars, No 1 au Top of the Pops. C’est l’année de Ziggy et l’apogée du personnage transformiste créé par Bowie quelques années plus tôt. Aladdin Sane m’a permis de faire le lien avec Lou Reed puisque Bowie et son guitariste fétiche Mick Ronson ont produit Transformer à New York. J’ai donc entrepris - à partir de 1973 - l'achat de presque tous les disques des deux compères, ce qui m'a permis de mettre en parallèle des productions très inégales, des années 1970 aux années 1990. Curieusement, j’ai un peu abandonné Bowie à la fin des années 1970, pas tout à fait convaincu par la période berlinoise et encore moins par le disco-funk de Let’s dance mais j’ai continué à écouter Lou Reed envers et contre tout (un peu comme Neil Young à l'époque de Re-actor) tout en découvrant les disques antérieurs du Velvet…Mes vinyls préférés, ce sont pour des raisons différentes et souvent personnelles Coney Island Baby, The Blue Mask et New York.


J’ai retrouvé par la suite Lou Reed dans mes recherches universitaires sur les sixties, en analysant l’influence considérable du Pop Art, du psychédélisme et de la Factory d’Andy Warhol dans les dynamiques artistiques et culturelles de la fin des années 1960.

Alors, comment replacer en quelques lignes Lou Reed dans l’histoire du rock ?
Sa carrière, du Velvet des années 60 à la reprise de son superbe album Berlin filmé par Julien Schnabel (2008) a évidemment connu des hauts et des bas. C’est le lot de tout auteur/compositeur/interprète de ce calibre (on pense à Leonard Cohen, à Bob Dylan, à Paul McCartney…). Les commentaires nécrologiques que l’on peut lire ici et là dans la presse sont certes très élogieux mais ils se limitent souvent à l’évocation brumeuse de la Factory et au célèbre tube Walk on the Wild Side. Le rocker n’était - à dire vrai -  pas d’un rapport et d’un abord faciles, autant avec son public qu’avec les journalistes. Et par-dessus le marché, l’auteur d’Heroin n’était pas un modèle de quiet life mais un personnage qui a connu toutes les affres du sex, drugs & rockn’roll, à l’instar de ses copains Bowie ou Iggy Pop. Lou était persuadé d’avoir été incompris aux moments-clés de son évolution musicale et tout particulièrement à la sortie de Berlin en 1973. Et ses concerts ont alterné le pénible et le sublime. Pour le sublime, on s’en tiendra à quelques monuments de l’histoire du rock live, le rock n’roll animal de 1974, la reformation ultime du Velvet en 1993 à l’Olympia de Paris (Live MCMXCIII, manqué ce concert, l'un de mes plus grands regrets) et le lumineux Live in London de 1998.
De plus, Lou Reed avait l’ambition (la prétention pour certains) d’être un "poète rock" ou plus exactement un poète tout court, avec des incursions dans des domaines aussi variés que la musique industrielle et bruitiste, la photographie (qu'il a pratiquée toute sa vie). Il a sans cesse œuvré pour un rapprochement entre rock et littérature, rock et art, rock et poésie considérant que cette forme d’expression musicale (le rock) était un art total, notamment depuis l’expérience de la Factory et les disques des Beatles, surtout Sgt Pepper (1967). Les deux influences majeures (revendiquées) de Lou Reed sont le poète Desmore Schwartz et le peintre Pop Art Andy Warhol. Le premier lui a fait découvrir à l’université la poésie et la littérature (Yeats, Keats, Whitman, Joyce) et son fantôme rode encore dans ses textes de chansons :

We were happy and amazed at what we saw
blazing stood the proud and regal name Delmore
Delmore, I missed all your funny ways
I missed your jokes and the brilliant things you said
My Dedalus to your Bloom, was such a perfect wit
and to find you in my house makes things perfect

(My House)

Le second est Andy Warhol, la muse de tous les arty rockers un peu décadents de la fin des années 1960, y compris en Angleterre (Bowie qui lui consacre une très belle chanson dans Hunky Dory).  Warhol est certainement l'artiste qui s'est le plus impliqué dans l'ensemble du mouvement pop (anglo-saxon), y compris dans le domaine de la musique. La Factory, qu'il fonde à New York en 1963 devient le champ d'expériences très diverses dans le domaine des arts graphiques, de la photographie, du cinéma, mais aussi de la musique pop/rock. Andy produit ainsi à partir de 1965 l'un des premiers groupes pop « contre-culturel », le Velvet Underground, découvert dans un bar sordide et mal famé du Lower East Side new-yorkais. Le Velvet correspond tout à fait à la nouvelle esthétique Pop Art. Composé en majorité d'intellectuels (John Cale, un musicien d'origine galloise, joue du violon et travaille avec le compositeur La Monte Young sur la structure des messes polyphoniques, Lou est alors une sorte de beatnik diplômé de littérature anglaise à l’université de Syracuse…), le groupe accepte la proposition d'Andy Warhol de participer à un grand show pop, le Plastic Dome Inevitable, où se mélangent la musique, les images, les spots publicitaires, les lumières, les danses obscènes… La pochette de disque que celui-ci dessine en 1967 pour le Velvet (une peau de banane qui révèle une fois décollée une banane pelée rose et ces mots  Peel slowly and see) fait logiquement scandale mais elle constitue dans sa simplicité et sa trivialité un chef-d'œuvre pop inégalé.


Lou Reed consacrera (avec John Cale en 1990) tout un spectacle d’hommage à « Drella », le surnom de Warhol, natif de Pittsburgh :
 
When you're growing up in a small town
You say no one famous ever came from here
When you're growing up in a small town
and you're having a nervous breakdown
and you think that you'll never escape it
Yourself or the place that you live
Where did Picasso come from
There's no Michelangelo coming from Pittsburgh
If art is the tip of the iceberg
I'm the part sinking below

(Smalltown)

Le rock comme une forme supérieure d'art est un postulat reedien, mais ce n'est pas le seul. Lou Reed est tout aussi convaincu de la puissance brute du rock'n'roll et de son versant animal. L'écoute d'un morceau de rock peut changer une vie :

Le rock’n’roll ne touche pas seulement les gens d’un point de vue intellectuel ou spirituel, c’est quelque chose de physique ­ ça peut être bouleversant. Je vois ces petits CD et je me dis que les gens devraient se méfier : ils ne savent pas ce qu’ils font quand ils les ramènent chez eux. Un disque, ce n’est pas une chose inerte, qui va rester dans son coin. Ça peut exploser, vous envoûter, vous emmener ailleurs ­ dans le meilleur des cas. Ecouter un disque, ce n’est pas comme regarder un tableau. C’est physique, c’est une expérience qui peut vous bouleverser. (interview de Bruno Juffin pour Les Inrocks).

Lou Reed – en réalité Lewis Allan Reed, né à Brooklyn dans une famille de la petite bourgeoisie juive - constitue à lui seul tout un pan de l’histoire culturelle américaine depuis les années 1960. Il est une sorte de trait d’union improbable entre le blues noir (sa musique est très inspirée du blues urbain et souvent composée sur quelques accords de blues), le rhythm & blues, le jazz (dont il est fan), le mouvement littéraire beatnik et le Pop Art. Il s'est servi du rock éléctrique - et le son de sa guitare est facilement identiable, comme celui d'Hendrix ou de Neil Young - pour écrire un véritable récit autobiographique de ses amours et de ses passions, de ses errances et dérives, de son attachement aussi à Big Apple. Difficile de faire plus sordide (et plus cinématographique aussi) que cette histoire de dope et de dealer à New York, époque du Velvet :

I'm waiting for my man
Twenty-six dollars in my hand
Up to Lexington, 125
Feeling sick and dirty, more dead than alive
(Waiting for my Man)

Dans l’Amérique des années 1950, il n’est pas non plus simple de se découvrir homosexuel (ou bisexuel) et la société, la famille ne sont guère prêtes à accepter ce qui est considéré alors comme une maladie mentale. Lou Reed raconte les visites médicales, les traitements de choc à l’électricité subis en 1959 :

All your two-bit psychiatrists
are giving you electroshock
They said, they'd let you live at home with mom and dad
instead of mental hospitals
But every time you tried to read a book
you couldn't get to page 17
'Cause you forgot where you were
so you couldn't even read
(Kill your sons)

Lou Reed restera toujours, en dépit de son succès quasi planétaire, le poète de la marginalité urbaine, celle des déclassés, des junkies, des prostitué(e)s. Berlin est le récit – sous la forme d’une comédie musicale aux tonalités très proches de Kurt Weil - de la déchéance d’un couple détruit par la drogue et la violence. Quant à Heroin, le titre se suffit à lui-même :

I have made big decision
I'm goin' to try to nullify my life
'Cause when the blood begins to flow
When it shoots up the dropper's neck
When I'm closing in on death
(Heroin)

Mais rien n’est jamais très éloigné de la vie quotidienne, de ce que l’on peut voir à la télévision ou écouter à la radio. Comme dans cette chanson tout à fait remarquable (le flow, à moitié parlé) qui évoque le jour de l’assassinat de John Kennedy en 1963 :

Oh, the day John Kennedy died
I remember where I was that day, I was upstate in a bar
The team from the university was playing football on TV
Then the screen went dead and the announcer said,
"There's been a tragedy
There's are unconfirmed reports the president's been shot
And he may be dead or dying.
(The day John Kennedy died)

L’influence du Velvet Underground puis de Lou Reed se situe à plusieurs niveaux, mais il faudrait un livre entier pour en développer les arguments ! (il existe heureusement pas mal d'ouvrages sur le Velvet et Lou Reed). Le premier niveau est évidemment celui de la musique rock, qui leur doit beaucoup en termes d'innovation : des centaines de groupes et de musiciens ont tenté l’aventure rock après l’écoute/révélation du Velvet, tandis que Lou Reed a fortement influencé le mouvement glam, puis le mouvement punk new-yorkais de la fin des seventies, prenant souvent des risques musicauxc insensés ; le second est celui de la contre-culture, de la Factory warholienne au décadentisme pop en passant par le monde interlope des junkies et des transformistes ; le troisième est celui – plus méconnu même si la presse semble le découvrir maintenant – de la déstabilisation des sociétés communistes d’Europe de l’Est. Si Vaclav Havel a voulu absolument rencontrer Lou Reed en 1990 après la Révolution de velours, c’est en raison de l’influence toute particulière qu’a eu le chanteur (ainsi d’ailleurs que John Lennon et Frank Zappa) sur les mouvements d’opposition à la « normalisation » communiste des années 1969-89 en Tchécoslovaquie. Les opposants de la Charte 77 – et Havel le premier, qui connaissait tous les disques du Velvet et avait chanté leurs chansons dans un groupe tôt persécuté par l’Etat socialiste – considéraient en effet que cette musique nourrissait par son anticonformisme libertaire la contre-culture anticommuniste.

Pour les rock stars comme pour les autres artistes ou écrivains quelque peu  « maudits », le problème est moins de durer que de survivre, notamment aux drogues et aux excès en tous genres.
Dans les années 1980/1990, Lou Reed se transforme – si l’on peut dire – une nouvelle fois, en jouant le rôle assumé de conservateur du patrimoine, à la fois celui du Pop Art (Warhol, toujours) que du rock (reformations du Velvet, nouvelle lecture musicale de Berlin, véritable opéra-rock). Sa carrure physique s’étoffe et il devient littéralement impressionnant, dégageant une sorte de maturité virile que soulignent des rides (et des rictus) de plus en plus marqués. Les années drogues puis les années SIDA le poussent aussi à stabiliser sa vie affective et sexuelle (Sylvia Morales puis Laurie Anderson), non sans poursuivre son activité de musicien de rock mondialement célèbre (tournées et disques inégaux, mais il est devenu une "légende vivante"). Dans l'un de ses derniers opus (Hudson River Wind Meditations en 2007) semble celui de l’apaisement existentiel, loin des excentricités et des paillettes du rock’n’roll, comme si Lou Reed recherchait - à la fin de sa vie -  une nouvelle forme de sérénité zen (tai-chi dans son cas) à la Leonard Cohen. Mais c'est pour mieux réaffirmer - quelques années plus tard - que le rock est bien la synthèse entre l'éléctricité (le groupe de hard rock Metallica) et la littérature. Lulu, déluge de bruit et d'idées noires, tout Lou Reed, quoi.

The cook got drunk and all the whores they shrunk
Onto the size of dessert plates
But me I’m happy cause I got my little nappy
And some opium to set me straight
I’m just a small town girl who wants to give it a whirl
While my looks still hold me straight
.

(la dernière photographie très émouvante de Lou Reed un peu avant sa mort publiée sur son site )

Quel bel automne ! Tout est chatoyant et doré, et la lumière est incroyablement douce. L'eau nous entoure. Lou et moi avons passé beaucoup de temps ici ces dernières années, et, même si nous sommes des citadins, c'est notre maison spirituelle. La semaine dernière j'ai promis à Lou de le sortir de l'hôpital et de le ramener à la maison à Springs. Et on l'a fait !

Lou était un maître taï-chi et a passé ses derniers jours ici, heureux et épanoui par la beauté, la puissance et la douceur de la nature. Il est mort dimanche matin en regardant les arbres et en faisant la célèbre posture 21 du taï-chi, où seules ses mains de musicien se déplaçaient dans l'air.

Lou était un prince et un battant, et je sais que ses chansons sur la douleur et la beauté du monde rempliront beaucoup de personnes de l'incroyable joie qu'il ressentait pour la vie. Longue vie à la beauté qui nous entoure.

— Laurie Anderson

 

 

   
     

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