BIENVENUE DANS LES ARCHIVES  

 

 



 

billet d'octobre 2009

Un reportage récemment diffusé sur Arte, Les Beatles à l'assaut du Kremlin (de Leslie Woodhead) ne peut laisser indifférent à l'heure des commémorations de la destruction du mur de Berlin. Rappelant le culte voué aujourd'hui dans l'ex-URSS au groupe de Liverpool, évoquant les 100 000 Moscovites acclamant McCartney sur la Place Rouge en 2003, visitant le "musée Beatles" à Kiev, le reportage revient sur le phénomène Beatles dans les années Brejnev. Sa thèse est simple et en même temps iconoclaste: les Beatles sont les premiers responsables de la chute du communisme. Que faut-il en penser ?

La dynamique du succès planétaire des Beatles n'est pas facile à analyser : elle relève de problématiques économiques, sociales et culturelles spécifiques à l'après-guerre, étroitement liées à la médiatisation et la massification culturelle du début des Trente Glorieuses. Il existe aussi des spécificités très britanniques dans cette dynamique, ainsi la culture prolétaire du nord de l’Angleterre, l’humour scouse un peu distancié. En fait, les Beatles sont nés dans une partie de l’Europe ouverte sur le grand  large (Liverpool, siège de la Cunard avec ses liens transatlantiques) ainsi que sur l’Europe du nord hanséatique. De fait, nos quatre jeunes gens - qui, en effet, ne viennent pas de la bourgeoisie locale - font leurs débuts à Liverpool mais aussi dans les clubs de Hambourg (alors qu’ils ont encore mineurs !), dans une atmosphère particulière de permissivité portuaire. Le succès du groupe fin 1962 et début 1963 est surtout évident dans le Nord de l’Europe, déjà conquise par le rock'n'roll américain. En 1963 il fait une tournée en Suède (octobre), puis en en Irlande (novembre). En janvier 1964 les Beatles "font" l’Olympia (il est vrai en vedette "américaine" de Sylvie Vartan et Trini Lopez!) et n’obtiennent qu’un succès de curiosité- puis en juin 64, ils triomphent au Danemark, aux Pays-Bas.
Dès l’été 64, la dimension mondiale du groupe est devenue évidente : les Beatles jouent à Hong-Kong , en Australie, Nouvelle-Zélande et surtout aux Etats-Unis, la patrie du rock (Elvis Presley, Chuck Berry etc). La télévision fait le reste. Et la résistance de l’Europe latine est toute relative puisqu’ils se produisent à Madrid et Barcelone les 2 et 3 juillet 65, en Italie aussi en juin 65, ainsi qu’à nouveau en France (au Palais des Sports).
A partir de là, il y a une extraordinaire vague de création de groupes pop. Ceux-ci sont-ils majoritairement anglo-saxons ? On pourrait le croire en raison de la notoriété des groupes britanniques, les Who, les Kinks, les Rolling Stones, Pink Floyd ou américains comme les Byrds, le Jefferson Airplane, les Doors et bien d’autres. Mais si le rock est incontestablement un phénomène anglo-saxon, ce sont des centaines de groupes qui naissent dans toute l’Europe, imitant les Beatles ou les Stones. Ce sont des groupes de quartier, de lycée, de copains, dont peu évidemment deviendront célèbres car tel n’est pas nécessairement leur objectif. Phénomène social et culturel : les jeunes achètent de plus en plus de disques mais aussi des tourne-disques et des transistors, ils se procurent aussi des instruments de musique et notamment des guitares acoustiques et électriques ; il s’habillent comme leurs modèles : les garçons portent des jeans, laissent pousser leurs cheveux, les filles portent des minijupes etc. Les frontières ne sont pas étanches et le phénomène touche aussi le bloc communiste de l’Est, à la fois fasciné et terrifié. Mais sans pouvoir d'achat !

Il est évident que pour un certain nombre de jeunes Tchèques, Polonais, Hongrois ou Russes, le mouvement pop est d'emblée perçu comme une contre-culture fortement subversive, ne serait-ce que par son origine occidentale et par les grandes difficultés à y avoir accès. Malgré leurs extrêmes réserves, les autorités ne pourront jamais empêcher le mouvement pop de franchir le "rideau de fer". Les disques, les photos, les journaux sont l'objet d'un marché noir florissant dès 1963-1965 et les 45 tours des Beatles constituent à Moscou, Prague ou Budapest une marchandise convoitée, assez rare et largement négociable et échangeable.

Prague, printemps 68, photo Parimage, publiée dans mon livre, La Révolution pop, Table Ronde, 1986.
La Tchécoslovaquie communiste voit ainsi émerger au milieu des années soixante des dizaines de groupes beat (y compris des Red Beatles !) tandis que les observateurs sont frappés dès 1966 par les tenues vestimentaires des jeunes gens. Les jeans, les magazines, les disques passent la frontière avec les touristes et les commerçants, les cheveux s'allongent malgré — ou à cause — d'une chasse policière aux "champignons", appellation locale des tignasses Beatles. En Pologne, le film Help (pourtant un gentil divertissement qui date de 1965) devient un film-culte, alors que la réception des ondes de la BBC et de Radio Luxembourg, ainsi que des stations allemandes et françaises (Europe No 1 dont l'émetteur est en Sarre), des stations des forces américaines, mobilise tous les bricoleurs d'antennes. Le 22 avril 1967, les Rolling Stones sont probablement le premier groupe rock à jouer dans un pays du bloc socialiste. Ils se produisent à la Maison de la Culture de Varsovie, où seule la Nomenklatura a été invitée, ce qui provoque au dehors une émeute violente de plusieurs milliers d'adolescents frustrés. Les dirigeants communistes — se sont-ils bien renseignés sur la réputation du groupe ?— prennent soudainement conscience du potentiel subversif de cette culture, et ne renouvelleront plus l'expérience avant longtemps. En août 1968, les troupes du Pacte de Varsovie investissent Prague après le "printemps" libéral de Dubcek et sont médusées par ce qu'elles découvrent : des jeunes filles en minijupes, des jeunes garçons aux cheveux très longs et en jeans, la guitare à la main, chantant des airs pop. En quelques mois, Prague avait pris des allures de Swinging London, en somme s'était occidentalisée. Une évolution que la "normalisation" ne pourra jamais totalement arrêter. La même année, les Beatles parlent de l'Union soviétique dans une chanson intitulée Back In the USSR (sur l'album blanc, 1968) qui connaît un énorme succès de Moscou à Vladivostok grâce au "recopiage" des musiques et des textes, aux disques plus ou moins piratés qui circulent dans le pays. Le système D est utilisé pour diffuser le rock hors des canaux officiels (qui le répriment) : enregistrements sur bandes magnétiques d’émissions de radio captées en grandes ondes, gravures de « flexidisques » que l’on peut facilement cacher sur soi et revendre à la sauvette etc. Même si les Beatles ne sont jamais allés en Union soviétique et même si la chanson n'est qu'une anodine parodie d'un vieux rock américain, Back in the USSR a largement contribué au développement d'une culture rock alternative dans la « patrie du socialisme ». Et le culte des Beatles (puis de John Lennon) s'est développé dans les années 1970, d'ailleurs parfois avec la bénédiction du régime - le message de paix de Lennon pouvait servir certains intérêts soviétiques et les autorités tchéques ont toléré à Prague un "mur John Lennon". A la mort de Lennon en 1980, des foules de jeunes Tchéques, de jeune Soviétiques se recueilleront devant sa photo, toute comme des jeunes dans le monde entier...
La mondialisation du pop est phénomène de masse qui dépasse donc très largement le cadre européen et occidental. Les Beatles et avec eux d’autres groupes pop célèbres parcourent les capitales du monde entier ; des dizaines de millions de jeunes gens ont des références communes, au-delà des frontières (même celles supposées étanches du communisme) et d'une culture "nationale" apprise à l'école. Il ne s'agit pas seulement d'un avatar du marketing capitaliste. L'événement doit être appréhendé dans toute sa dimension historique et géographique, celui d'une transformation planétaire  de la culture de masse. Même s’il paraît aujourd’hui iconoclaste d’y voir la cause principale de la chute du communisme (noyé non pas dans le Coca mais dans le rock’n’roll !), l’évolution est très sensible sur ce thème. Lorsque j’écrivais au début des années 80 que mai-68 était sans aucun doute une «révolution rock » au sens d’une forte influence rock dans la mondialisation de la culture contestataire des jeunes, mon hypothèse était jugée très hasardeuse. Et mêler le printemps de Prague et le rock apparaissait pour le moins audacieux. Qui conteste sérieusement cela aujourd’hui ? Et qui conteste que le rock a nourri la révolution de velours (Vaclav Havel, fan inconditionnel de John Lennon et de Lou Reed!).

Alors il faut se rendre à l’évidence et prendre au sérieux les témoignages du reportage d’Arte, qui émanent certes de doux-dingues (le collectionneur d'icônes pop à Saint-Petersbourg) mais aussi de ministres de Poutine (Sergueï Borissovitch Ivanov, l'actuel et très sérieux vice-Premier ministre de Russie). Décidément, oui, le rock a sapé les fondements de la société socialiste, particulièrement pendant la sinistre ère brejnévienne, alors que Khrouchtchev, ses Soyouz et ses coups de gueule planétaires représentaient finalement pour les jeunes un pendant plus sexy à Kennedy-superstar. Et poussons encore un peu plus loin l'analyse. En grande partie grâce aux Beatles, la musique rock a durablement et profondément transformé la culture de masse, bien au-delà de ses bases géographiques anglo-saxonnes, contribuant à une "mondialisation" qui ne pouvait plus s'accomoder d'une "guerre froide" entre deux systèmes idéologiques antagonistes.

Cela me rappelle pour finir la très belle chanson (et son clip très esthétisant) de Sting, Russians en 1985, année de l'arrivée au pouvoir de Gorbatchev. Russians fait notamment écho à l'appel du groupe pacifiste russe "Initiative indépendante" qui lance en juin 1983 le message suivant à la "jeune Amérique": "Aujourd'hui, le sens profond des paroles de John Lennon, mort tragiquement, nous apparaît très clair : All we need is Love". Quand j'ai vu le clip de Sting, une forte émotion m'a submergé et j'ai vraiment pensé que la fin [du communisme] était proche.

Des commentaires ?

-----------------------------------------------------------

LES BEATLES "REMASTERISES"

Ces derniers mois, la nostalgie très marchande des sixties a été ravivée, d'abord en août par le souvenir du calamiteux (mais mythique) festival de Woodstock (1969), revisité par Ang Lee dans le film Hôtel Woodstock, puis par la sortie mondiale des disques remasterisés du groupe pop de Liverpool. Le vrai fan à la recherche du son d'époque écoute - je le suppose - les Beatles sur une platine digne de ce nom (j'ai pour ma part une "vieille" Thorens infatigable) et possède une collection de vinyls en très bon état (mono, stéréo, pressages anglais ou américain). Le souffle, les bruits parasites sinon les craquements font partie du son. L'édition CD de 1987 a été scandaleuse au sens où les bandes analogiques ont été transférées telles quelles, mais en ajoutant tous les défauts du CD numérique AAD (son assez aigu et métallique, mauvais étalonnage stéréo etc). J'ai finalement acheté un "disque-test", que je possède déjà dans deux pressages vinyl et en CD, le mythique Revolver (1966). Le packaging est très séduisant, même s'il manque les paroles des chansons, et il ne trahit pas l'esprit arty de la pochette originale. Et le son ? Plus chaud, plus rond, plus dynamique, mieux équilibré, c'est incontestablement une réussite. Mais de là à tout racheter !

Retour

De l'Histoire "bling bling" et autres usages de l'Histoire

Sale temps pour l'histoire...? On peut le croire en cet hiver glacial avec la disparition programmée de l’histoire-géographie parmi les matières obligatoires en classe de Terminale scientifique. Dans une indifférence relative (l'opinion a d'autres chats à fouetter en pleine grippe A, crise économique et débuts des préparatifs de fête), l'APHG (Association des Professeurs d'Histoire et de Géographie) s'est d'abord mobilisée (9000 signatures d'un "appel" au jour où j'écris ce billet) mais la pétition d'intellectuels intitulée "Il faut sauver l'histoire" et publiée par le JDD a été nettement plus médiatisée. Les premiers signataires en effet ne sont pas du menu fretin. Qu'on en juge :

Jean-Pierre Azéma (historien), Antony Beevor (historien, université de Londres), Jean-Jacques Becker (historien), Serge Berstein (historien, Sciences-Po), Pierre Cosme (historien, université Paris-I), Alain Finkielkraut (philosophe, Ecole polytechnique), Jean-Noël Jeanneney (historien, Sciences-Po), André Kaspi (historien), Jacques Le Goff (historien), Hervé Le Bras (démographe, Ined et EHESS), Evelyne Lever (historienne, CNRS), Pierre Milza (historien), Michelle Perrot (historienne), Antoine Prost (historien), Jean-Pierre Rioux (historien), Jean-François Sirinelli (historien, Sciences-Po), Benjamin Stora (historien, universités Paris-VIII et Paris-XIII), Jean Tulard (historien), Annette Wieviorka (historienne, CNRS), Michel Winock (historien, Sciences-Po).

La liste devrait évidemment s'allonger et on peut voir le tour politique que cette protestation prend déjà (le PS ou le Mo-Dem aux avant-postes et quelques UMP récalcitrants). Il n'en reste pas moins vrai que l'initiative de Luc Chatel laisse perplexe sur ses objectifs réels. S'agit-il d'une ignorance coupable des réalités du système scolaire actuel ? D'une maladresse plus ou moins calculée ? D'une gestion comptable des ressources humaines (un fonctionnaire sur deux non remplacé) ? Ou plus simplement de l'application décomplexée d'une idéologie utilitariste, comme le soutient avec une modération euphémique Hubert Tison de l'APHG :

"Les élèves de terminale S représentent aujourd’hui la moitié des effectifs. Trop d’élèves seront privés d’un enseignement indispensable à leur culture générale (...) Cela dénote une volonté de rupture avec les humanités et avec des valeurs supposées être de gauche. Dans une vision utilitariste de la société, tout enseignement qui ne débouche pas sur un métier concret est mal vu.

Le ministre répond à cela que l'histoire est maintenue en 1ère S (4 heures), ce qui compenserait la disparition des heures de Terminale S en tronc commun, 2 heures étant maintenues optionnelles. Si je m'en tiens à ce que je connais bien (les classes préparatoires littéraires), la réforme handicape surtout les élèves des séries S qui souhaitent après le bac poursuivre des études littéraires - et ils sont assez nombreux. L'option de 2 heures est-elle suffisante pour aborder sereinement une Hypokhâgne ? Au fond, c'est comme si l'on considérait que l'histoire et la géographie pouvaient très bien ne s'étudier qu'en filière post-bac. Dirait-on cela des mathématiques ? Quant à la "nouvelle" série L, va t-elle sauver l'ancienne, moribonde en terme d'effectifs, y compris dans les lycées réputés "prestigieux" ? On peut l'espérer bien sûr et ne pas jouer les Cassandre. Sur ce point crucial, il y a un manque de courage politique, afin peut-être d'éviter les secousses lycéennes qu'avait connues X.Darcos. Quelle est au juste la place pour une nouvelle filière d'excellence littéraire, capable d'attirer les meilleurs élèves, du moins ceux qui ne veulent pas nécessairement faire médecine ou maths sup ? De quels profils ont besoin aujourd'hui les administrations, les entreprises ? Quel genre de décideurs veut-on pour le XXIème siècle ? Des élèves ayant appris les "arts du cirque" (option de 8 heures) ?

Les signataires du texte s'en tiennent eux aux seules contradictions patentes de la politique gouvernementale :

La décision envisagée par M. le Ministre de l’Education nationale, dans le cadre de la réforme des lycées, de rendre optionnelle l’histoire-géographie en terminale scientifique ne peut que susciter la stupéfaction par son décalage avec les nécessités évidentes de la formation des jeunes Français au début du XXIe siècle.

A l’heure de la mondialisation, les futurs bacheliers scientifiques n’auraient donc nul besoin de se situer dans le monde d’aujourd’hui par l’étude de son processus d’élaboration au cours des dernières décennies, pas plus que par l’analyse de sa diversité et des problèmes qui se posent à la planète et à son devenir. En outre, ils se trouveront dans l’impossibilité d’accéder à certaines formations supérieures de haut niveau pour lesquelles la connaissance de l’histoire et celle de la géographie sont indispensables et vers lesquelles ils se dirigent en nombre croissant.

Au moment où le président de la République et son gouvernement jugent urgent de lancer un grand débat sur l’identité nationale qui doit mobiliser le pays, cette mesure va priver une partie de la jeunesse française des moyens de se faire de la question une opinion raisonnée grâce à une approche scientifique et critique, ouvrant ainsi la voie aux réactions épidermiques et aux jugements sommaires.

Il est impératif d’annuler cette décision, inspirée par un utilitarisme à courte vue, qui se trouve en contradiction avec les objectifs proclamés du système éducatif français sur le plan de la formation intellectuelle, de l’adaptation au monde contemporain et de la réflexion civique des futurs citoyens.

Certains historiens vont un peu plus loin et critiquent dans le même temps une dangereuse instrumentalisation de l'Histoire par les pouvoirs politiques en général et pas uniquement par le président en exercice depuis 2007. En d'autres termes, il s'agirait d'un projet d'ensemble : l'Histoire historienne est en partie effacée de la formation généraliste, ce qui permet de mieux accréditer la validité d'un usage officiel de l'histoire auprès d'un public de moins en moins bien (in)formé. Un site et une association - le Comité de Vigilance face aux usages publics de l’histoire - sont même entièrement consacrés à cette question, suite à la loi du 23 février 2005 "portant reconnaissance de la Nation et contribution nationale en faveur des Français rapatriés". Je renvoie le lecteur à ce manifeste qui a le mérite de rappeler quels sont les enjeux de mémoire avec tous les risques de manipulation du passé. Evidemment, personne n'est dépositaire du passé et toutes les mémoires sont respectables. Encore faut-il accepter de prendre en compte dans les "usages publics de l'histoire" les acquis de la recherche historique, notamment lorsqu'il est question de sujets sensibles : les guerres, la colonisation, l'occupation etc. Impossible pour l'historien de faire un bilan comptable schématique, avec une colonne "aspects positifs" et une colonne "aspects négatifs", comme le souhaiterait au fond le politique pour la période coloniale ! L'Histoire n'est pas un programme électoral. Tout aussi préoccupante est la façon cavalière avec laquelle les relations internationales sont contaminées par un pseudo-discours historique et géographique. Ainsi donc la Turquie n'aurait-elle vraiment rien de commun avec la "vieille Europe"... ! On comprend aisément les sous-entendus ravageurs (voir ce qui vient de se passer en Suisse) et on reste perplexe devant autant d'inculture historique. Sans remonter à Soliman le Magnifique ou à Mahmoud II, rappelons que la Turquie est entrée dans l'OECE en 1948, au Conseil de l'Europe en 1949, dans l'OTAN en 1952 (avec la Grèce), a signé son premier accord d'association avec la CEE en 1963, a rejoint l'UEFA (football), l'Eurovision (TV), avant de poser sa candidature à la CEE dès 1987...

Pour en revenir aux usages publics de l'Histoire, Nicolas Offenstadt a voulu personnaliser le débat dans son essai L'Histoire bling-bling ou le retour du roman national (Stock, Paris, 2009). Il s'en prend directement au discours présidentiel ou du moins à celui que lui soufflent quelques conseillers néo-gaullistes, tel Henri Guaino (licencié d'histoire, sciences-po, ENA). Le terme discutable et polémique de "bling-bling" se comprend dans le sens d'une forme d'agitation et de "consommation" immédiate de l'Histoire (des événements historiques ou des grandes figures historiques) hors du contexte dans lequel ils devraient être étudiés, en jouant trop facilement sur l'émotion gratuite (si j'ose dire) : en vrac voici donc sortis du chapeau médiatique Verdun, le maquis des Glières, la cascade du Bois de Boulogne, Jaurès, Jeanne d’Arc, Albert Camus, Marc Bloch, Guy Môcquet, La Chapelle en Vercors. Il y a là quelques figures de gauche patrimonialisées, dans l'esprit - d'une certaine façon - de l'ouverture politique voulue par le président, qui croit par ailleurs que tous les historiens (ou presque) sont de gauche, comme le sont dans les clichés communs la plupart des enseignants d'histoire-géographie. Les figures en question perdent en chemin leurs racines idéologique et intellectuelles, ce que tout bon connaisseur par exemple de Jaurès - ou de Marc Bloch - trouve absolument scandaleux et contraire à toute historicité (je vais y revenir).

L'intention est-elle pour autant aussi maligne que ne le croit N. Offenstadt ? "Evidemment les enjeux sont là politiques, affirme t-il comme si tout discours de ce type pouvait s'en affranchir, bâtir de l’unanimité, comme un parti unique de la mémoire nationale, faire comme si les clivages n’existaient plus, comme si l’histoire n’était pas le fruit de tensions, sujettes à interprétations difficiles, incertaines parfois". Mais n'est-ce pas ce que fait la République depuis le XIXème siècle ? Qu'on relise alors les manuels scolaires, héritages assez monolithiques de la pensée républicaine jusqu'aux années 1960, colonialisme compris. Et que fait de Gaulle à la Libération sinon bâtir de l'unanimité dans un contexte bien plus périlleux ? Ne faut-il pas à l'heure de l'Europe des 27 et de la mondialisation (re)préciser quelques valeurs "bien françaises", à défaut d'être toutes citoyennes et républicaines ?

Ou se situe donc la différence entre le "rêve républicain" de la IIIème République lavissienne et le rêve "national-libéral" (Offenstatdt) du pouvoir en place ? Faut-il en déduire que le discours national modernisé à coup de "flashs mémoriels" et de grands débats identitaires est anti-républicain dans son essence ? En d'autres termes, la république laïque, assimilatrice, humaniste est-elle menacée par la France éternelle et chrétienne qui semble resurgir dans un certain nombre de discours néo-maurrassiens ?

Deux remarques. La première concerne la volonté de redéfinir un socle historique national consensuel ; la seconde la transmission à la jeunesse de ce socle. De toute évidence, ce "socle" officiel est en apparence séduisant et consensuel mais il manque de cohérence intellectuelle (lire supra). C'est du coup par coup, en fonction de logiques mémorielles qui s'entrechoquent. De plus, des contresens sont faits (volontairement ou pas ?) sur les valeurs défendues par quelques figures ou lieux proclamés nationaux. Ce n'est certes pas nouveau: la tradition républicaine avait bien réussi à laïciser l'Histoire de France dans ce qu'il faut bien appeler un catéchisme républicain ! Convoquer au XXIème siècle les mânes de Jaurès ne me choquerait pas (Mitterrand l'a bien fait !) s'il s'agissait d'une conversion plus ou moins sincère à l'humanisme du fondateur de l'Humanité et de la SFIO, en référence aux continuités historiques du discours jaurésien (sur la guerre, sur le capitalisme). Mais le masque tombe lors de la récente "récupération" des pensées de Marc Bloch (dans L'étrange défaite, un ouvrage sans concession que chacun devrait lire, en effet) et cela à propos de la mémoire nationale. C'est significatif d'une absence réelle de scrupules intellectuels : a t-on bien lu Marc Bloch dans les allées du pouvoir ou seulement des extraits hors contexte? Et que penserait - très sérieusement, relisons ses textes sur l'éducation ! - le même Marc Bloch de la réforme actuelle des lycées et de l'évolution du service public de l'éducation nationale?

La réalité est peut-être encore plus simple : toute approche métahistorique de la Nation relève d'un postulat identitaire (que l'on veut à toute force redéfinir ensemble dans un ministère dédié et à travers une grande consultation) complètement obsolète, à l'heure du communautarisme, du multiculturalisme, du régionalisme, du fédéralisme, du mondialisme. Bref, les enjeux ne sont plus aujourd'hui nationaux et les marges de manoeuvre du jacobinisme se réduisent comme peau de chagrin (n'est-ce pas Messieurs Gallo, Seguin, Guaino?, mais ils le savent, bien sûr, tous ces néo-gaullistes embarrassés). Alors faut-il par exemple stigmatiser le communautarisme comme valeur anti-républicaine ? Cela mérite un débat, en effet, mais un débat qui doit alors se détacher de la seule dimension religieuse (l'Islam en l'occurrence).

Quant à la transmission des savoirs historiques, le bilan est plus positif qu'il n'y paraît. Depuis vingt ou trente ans, le discours scolaire sur l'Histoire s'est complexifié, s'est largement appuyé sur les travaux universitaires, à l'image aussi d'une société elle même complexe, multiple et peut-être en manque de repères. Depuis les années 80, les programmes scolaires (quelles que soient leurs imperfections) ont amené les élèves et les étudiants à mieux réfléchir sur le sens de l'histoire, sur son instrumentalisation, sur sa "fabrique" aussi, toujours liée à une époque et à ses représentations. Ainsi la Grande Guerre (merci Audoin-Rouzeau, Becker, Rousseau, Offenstadt...) n'est-elle plus seulement une grande épopée patriotique qui fonde la France du XXème siècle mais aussi une période aux mémoires diverses et douloureuses, dont la compréhension et l'explication fait débat (parfois houleux) chez les historiens. Pas un débat nécessairement vain : un vrai débat sur les sources et leurs interprétations, au-delà des figures ou des contre figures héroïques (les Poilus, les mutins de 17). Et dans un demi-siècle, nul doute que le regard sur cette guerre terrible aura encore changé.

    Toujours est-il que la mobilisation pour l'Histoire ne doit pas faiblir. L'enjeu n'est pas corporatiste. C'est un enjeu citoyen, celui de la mémoire vive de notre passé commun. Pas une mémoire étriquée et volatile, toujours à la merci des clichés, des fantasmes, des peurs et des manipulations, mais une mémoire construite sur le savoir, la réflexion, la temporalité d'une histoire-science humaine, enseignée par des professionnels... N'oublions pas enfin, pour rester pragmatiques, que l'immense majorité des bacheliers n'aura comme réelle culture historique que celle acquise au collège et au lycée (à moins de faire des études d'histoire, de sciences politiques ou certaines classes préparatoires). Cela mérite bien un petit effort (débat?) national!

     

 

 

   
      © Les sites Berlemon sur le Net depuis 1998