LA COMMUNE DE PARIS

PARTIE 5 

après la Commune


L'insurrection de la Commune de Paris est définitivement écrasée le 29 mai 1871. La répression commence aussitôt. Le gouvernement de la République Française fait arrêter 36.309 personnes et les défère aux Conseils de guerre. Ceux-ci siégent jusqu'en 1875. Ils condamnent 10.137 personnes. Entre autres peines, qui s'échelonnent de la peine de mort (ce sont 98 condamnations à mort qui ont été prononcées, et 26 hommes réellement exécutés) à la prison, on relève 251 condamnations aux travaux forcés, 1.169 condamnations à la « déportation dans une enceinte fortifiée » et 3.417 condamnations à la « déportation simple ». La peine de la déportation (la "guillotine sèche") avait été prévue en 1810 et consistait « à être transporté et à demeurer à perpétuité dans un lieu déterminé par la loi, hors du territoire continental de la République». On distinguait la « déportation dans une enceinte fortifiée » dont les termes expriment clairement le but, et la « déportation simple » qui n'astreignait le condamné qu'à un simple exil, sa « liberté n'ayant pour limites que les précautions indispensables pour empêcher les évasions et le bon ordre » .

Au plan de la philatélie et de l'histoire postale, la période qui suit la Commune est celle d'une retour à la (presque) normalité, dans la mesure où le blocus disparaît. Toutefois le pouvoir politique demeure délocalisé à Versailles (Assemblées et pouvoir exécutif) et le restera jusqu'en 1879.

LA VICTOIRE DES VERSAILLAIS
Oblitération ASNA (Assemblée Nationale) sur un timbre type siège à 20 cts (donc antérieur au 1/9/1871. Cachet Versailles Assemblée Nationale du 31 mai(?)1871. L’Assemblée Nationale s’est établie à Versailles en mars 1871 et revient à Paris en 1879. coll.part.

En revanche, l'administration postale retrouve son fonctionnement d'avant le blocus (Rampont reste le directeur des Postes après avoir été élu député en février 1871) et le trafic du courrier est totalement rétabli en juin entre Paris et la province (ainsi que les colonies et l'étranger). Les premiers départs d'ambulants (wagons postaux) ont lieu début juin vers la province, tandis que le courrier - bloqué depuis avril - arrive plus lentement dans la capitale.

Lettre de Paris du 3 juin 1871 pour Toulouse affranchie à 20cts – tirage sur papier jaune dit « de la Commune ». Courrier utilisant « le premier départ du chemin de fer » juste après la fin de la Commune pour l’expédition d’une commande de chocolats…du 6 mars 1871. Cachet d’arrivée à Toulouse le 6 juin. coll.part.

Lettre de Paris (Etoile 8, cachet du 5 juin 1871), une semaine après la Commune, pour Boston (USA). Arrivée à Boston le 7 juin ( !), preuve d’un trafic postal très vite et bien rétabli ! coll.part.

Après la Commune…que peut-on collectionner? A partir de juin 1871, nous sortons de la période insurrectionnelle mais la déportation et la répression se prolongent jusqu'en 1872, tandis que le souvenir des événements reste très présent jusqu'à l'amnistie républicaine de 1880...et bien au-delà. Il existe donc plusieurs voies et thématiques possibles à explorer dont certaines sont encore peu défrichées:

- la répression et la déportation des Communard(e)s

- la reprise "normale" du courrier

- la mémoire communarde, en particulier dans la philatélie

Les lettres relatives à l'emprisonnement des Communards sont un vaste champ de recherches, qui inclut la correpondance - en général soumise à la censure - entre les prisonniers en attente du départ vers le bagne et leurs familles, mais aussi la correspondance administrative concernant les trajets, les procès, les bateaux qui partent vers la Nouvelle Calédonie. L'un des fleurons de cette possible collection est un courrier rédigé par Louis Michel dans la prison d'Auberive à l'abbé Folley, aumonier des prisons, avant sa déportation vers les îles. Mais on peut trouver sans difficulté et avec un peu de patience des lettres poignantes de Communard(e)s moins célèbres.

coll. Bibliothèque Marguerite Durand


Lettre de l’Isle d’Aix (cachet du 12 juin 1871) taxée à 30cts (absence de timbre) du déporté Louis Colson (condamné à la déportation simple à l'île des pins, en Nouvelle Calédonie,  avec un texte émouvant à ses parents daté « à bord de l’Orne dans la rade d’Aix le 11 juin 1871 ». coll.part.


Lettre de Paris (Cachet Rue Saint-Dominique du 18 oct. 1871) pour Cherbourg écrite le 14 octobre 1871 à un prisonnier communard « M.Maner à bord du Rhône » en rade de Cherbourg avant la déportation – en 1872 – vers la Nouvelle Calédonie. Affranchissement à 25 cts type Cérès (tarif du 1/9/1871).  Cachet rond « Vérifié » de la censure militaire (lettre ouverte et lue). Arrivée à Cherbourg le 19 octobre. coll.part.

Lettre de Paris pour Paris du 15 septembre 1871 affranchie à 15 centimes (deuxième semaine du nouveau tarif) destinée à un prisonnier de la Commune, Jean Savy, cellule 168 de la préfecture de police de Paris [Savy est un serrurier d’origine creusoise, condamné à la déportation le 13 avril 1872]. coll.part.

Les besoins financiers du début des années 1870, avec le coût des reconstructions (à Paris mais aussi en province occupée), la perte de l'Alsace et de la Moselle, les indemnités de guerre à payer à l'Allemagne, font que les prix des tarifs postaux augmentent en septembre 1871. Les valeurs des timbres-poste passent de 10c à 15c pour le port local, de 20 à 25c pour le port de bureau à bureau en France et en Algérie et de 40c à 50c pour le double port et une partie des destinations européennes (le timbre à 50c ne sera finalement pas émis). A cette époque, une augmentation de 5c pour le timbre courant n'est pas négligeable : c'est le prix d'un journal par exemple. De plus, par souci d'économie, Anatole Hulot, l'imprimeur officiel des timbres-poste depuis 1849, décide d'utiliser des planches anciennes (certaines de 1850!) à l'effigie de Cérès et pour les petites valeurs de réimprimer des vignettes...à l'effigie de Napoléon III (un 5 centimes vert) en l'attente de l'impression de valeurs plus "républicaines" en 1872. Les affranchissements de septembre 1871 sont connus pour être particulièrement bricolés avec des timbres des époques antérieures, les nouvelles valeurs n'arrivant dans les bureaux que très progressivement et plutôt à la fin de l'année.

NOUVEAUX TARIFS DE 1871 (affranchissements)

Lettre du 4 septembre 1871
Paris-St-Mandé pour Angers
20cts Siège + 4cts empire
Lauré + 1ct Empire lauré pour faire 25 centimes.

Reste enfin le souvenir de la Commune. Pour mieux se convaincre de la réalité d'une mémoire très sélective sinon effacée de la Commune, il suffit de s'intéresser à l'émission des timbres-poste depuis la IIIème République et les premiers timbres "commémoratifs", qui apparaissent dans les années 1920. Les Postes françaises n'ont JAMAIS commémoré la Commune en tant qu'événement historique, contrairement aux épisodes révolutionnaires de 1789-92 (même Robespierre a eu son timbre en 1950), à celui de 1830 (le tableau célèbre de Delacroix, la Liberté guidant le peuple, en 1999), de 1848 (une belle commémoration philatélique en 1948). Il existe certes des timbres figurant des personnalités liées à la Commune mais volontairement détachées du contexte de 1871, ainsi Gustave Courbet en 1958, Jules Vallès en 1982, Louise Michel en 1986 (mais en "hommage aux femmes"!). Un peu plus contextuel est le timbre-poste figurant Louise Michel comme institutrice en Nouvelle Calédonie, mais le timbre ne fut destiné qu'au seul territoire d'outre-mer (1991) et il ne rappelle pas dans quelles conditions celle-ci a été déportée ni la date très tardive de reprise de son métier à Nouméa (en 1879-80), avant de revenir en métropole. De même le timbre (toujours de Nouvelle-Calédonie) en hommage à Henri Rochefort (1993), ne précise en rien le passé communard du personnage ni sa rocambolesque évasion des îles vers l'Australie, puis l'Angleterre et enfin la Suisse!

Il faut savoir qu'en dernière instance, c'est l'exécutif qui tranche éventuellement sur les sujets sensibles de la philatélie, ainsi la figure de Marianne (les présidents de la République choisissent parmi les projets voire les inspirent), celles des résistants, des hommes politiques ou des écrivains, dont certains sont plus ou moins controversés. Ainsi en 1944/45, les timbres à l'effigie de Pétain sont-ils interdits à la vente et démonétisés (c'est très exceptionnel) et il n'y aura plus jamais la figure de Pétain sur un timbre-poste, même associée à Verdun. Lors du centenaire de 1971, le président en exercice était George Pompidou et les timbres de cette année-là célèbrent curieusement...la Révolution française (les Etats généraux, la prise de la Bastille, Valmy) mais pas la Commune !

La seule possibilité de s'affranchir - si l'on peut dire - de la chappe de plomb mémorielle qui pèse sur la Commune en matière philatélique reste l'élaboration de timbres "privés", tolérés à certaines conditions par phil@poste. Ainsi Edouard Vaillant - une figure centrale du socialisme français, tout aussi importante que Jaurès - a été "timbrifié" par les Amies et Amis de la Commune de Paris 1871 qui ont édité par souscription en 2015 un "timbre du centenaire" [de sa mort].

Plus récemment, et en l'absence d'une véritable émission postale de commémoration de la Commune, c'est la Chambre syndicale française des Négociants et Experts en Philatélie (CNEP) qui a édité un assez beau bloc du 150ème anniversaire de la Commune de Paris, à l'occasion du salon philatélique de juin 2021 (annulé en raison des contraintes sanitaires). Il ne s'agit cependant pas d'une émission officielle !

Epreuve de luxe du Bloc CNEP 150ème anniversaire. coll.part.

En revanche, on trouve dans les ex-pays communistes européens jusqu'en 1990, en Chine ou même en Corée du Nord de quoi alimenter une collection philatélique très riche sur la Commune de Paris. C'est assez paradoxal, bien sûr : Marx et Engels ont certes adoubé le mouvement communard dans La guerre civile en France (1871), mais la Commune ne fut pas précisément une proto-révolution de type marxiste-léniniste ! L'instrumentalisation de l'histoire sociale du 19ème siècle par les pays communistes, surtout après 1945, relevait de la propagande de guerre froide, mais ces pays totalitaires ont au moins eu le mérite...d'imprimer des timbres-poste pour les collectionneurs.

Chine 1971 : un timbre très recherché et rare faisant partie d'une série commémorative de quatre vignettes différentes.

Chine 1991

Tchécoslovaquie 1971 : deux timbres qui sous l'égide de l'UNESCO allient le souvenir de la Commune, la lutte contre le colonialisme, le fascisme et l'apartheid.

URSS 1971, "Vive la Commune"

Pologne 1951. Officier dans l'armée russe, Dabrowski participe à l'insurrection polonaise de 1863 contre le régime tsariste. Condamné à la déportation, il s'évade et gagne Paris, dont il organise la défense contre les Versaillais pendant la Commune de Paris en 1871. Doté du grade de général, il meurt sur les barricades lors de l'assaut des Versaillais.

Premier Jour, DDR 1971, Karl Marx et la Commune.

Timbres de DDR, de Chine, de Tchécoslovaquie, de Pologne...parmi bien d'autres issus du bloc communiste.


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copyright. Bertrand Lemonnier, juin 2021