LA COMMUNE DE PARIS PARTIE 3 (avril 1871)


Cette lettre écrite le 4 avril 1871 à Paris a été envoyée par un homme à son épouse et sa fille, à qui « on me fait espérer que cette lettre va pouvoir vous parvenir ». Il précise que "les relations avec la province sont interrompues". La lettre en question n'est en effet parvenue à Alençon (sa destination) que le 29 mai 1871, soit à la fin de la « semaine sanglante » et de la Commune.

Le début du mois d’avril est pour la Commune de Paris le temps de toutes les espérances mais les difficultés liées au blocus postal limitent les possibilités d’épanouissement de l’expérience communaliste. De plus, tous les Parisiens ne sont pas des « fédérés » et beaucoup s’inquiètent d’une situation qui entrave le libre-échange et le commerce. La guerre des communications est bien au cœur de l’affrontement  entre Paris et Versailles.

Albert Theisz, le nouveau directeur des Postes à paris (lire la partie 2) a formé un conseil des postes
ayant voix consultative, composé du directeur général, de son secrétaire, du secrétaire général, de tous les chefs de service, de deux inspecteurs et de deux facteurs-chefs. Il fait aussi rouvrir l’ensemble des bureaux de poste. Mais au début avril, le courrier n'est pas distribué, les timbres manquent, les lettres envoyées de province n’arrivent pas à leurs destinataires. Le Père Duchêne se fait l'écho de la colère des usagers : " Si la poste ne peut envoyer des lettres, elle pourrait le dire, tout simplement ". Theisz dénonce le blocus Versaillais : "Que la responsabilité retombe sur ceux qui ont eu recours à ces manœuvres criminelles. Quant à nous, nous ferons tous nos efforts pour réorganiser le service postal" et répond en ces termes aux mécontents dans le Journal officiel du 26 avril : " Toutes les lettres confiées à l'administration ont été expédiées ; le gouvernement de Versailles est seul responsable de celles qui ne sont pas parvenues…C'est lui qui a fait enfermer et mettre au secret plusieurs de nos courriers aussitôt remplacés par de courageux citoyens". De fait, le courrier à destination de Paris est dérouté vers Versailles. La ligne de chemin de fer du Havre s’arrête à Maisons-Laffitte et un service de voitures est organisé. Les lettres et journaux en provenance du Midi arrivent à Versailles par la ligne du Mans. Cette ligne dessert aussi tout l’Ouest de la France. Quant à la ligne de Lyon, les wagons ambulants s’arrêtent un peu en dessous de Fontainebleau et gagnent la ligne d’Orléans.

A Versailles, Germain Rampont-Léchin conserve sa charge de directeur des Postes à Versailles et bloque délibérément le courrier, décidant par exemple de ne pas payer les mandats émis à Paris. Les commerçants et industriels parisiens s’inquiètent et Thiers refuse tout compromis. Il est urgent pour la Commune de relancer d’une façon ou d’une autre le service postal à Paris et de maintenir la continuité du service public.

Plusieurs solutions sont envisagées. Celles qui ont permis à Paris de communiquer pendant le siège, en l’occurrence les « ballons montés » sont étudiées mais ne peuvent aboutir (lire parties 1 & 2).  Les aéronautes Gabriel Mangin et Louis Mutin-Godard ont bien ramené à Paris une trentaine de ballons qui doivent servir aux observations de l’ennemi (versaillais cette fois) mais ils ne serviront ni au courrier ni à l’espionnage.

Il faut surtout faire face au manque de timbres et aussi de matériel oblitérant. On recourt alors à l'affranchissement en numéraire (griffe PP : port payé) ou l’on se dispense d’affranchir la lettre (elle est alors taxée de 20 ou 30 centimes faute d’un timbre à 10 ou 20 centimes).  De même le timbre est annulé par divers moyens, à la plume ou à l’aide des cachets disponibles et pas toujours réglementaires (parfois des cachets de la poste maritime).


Lettre locale (Paris pour paris) en Port Payé le 17 avril faute de timbres à 10 centimes. Musée de la poste. (ancienne collection Boussac)

Lettre de Paris pour Lille le 12 avril 1871 non affranchie et taxée à 30cts au tampon. coll.part.

Il est brièvement question d’imprimer  des timbres « Commune de Paris » non pour des raisons idéologiques mais pour compenser l’absence de timbres. Toutefois Zéphirin Camélinat, le  directeur de la monnaie, découvre le 22 avril dans  l'Hôtel de la Monnaie 636 000 timbres de 1 centime, 4 200 timbres de 4 centimes, 645 000 de 10 c. et 79 500 de 80 centimes… à l’effigie de Napoléon III. Il met aussi la main sur des planches plus récentes dans l'atelier d'un ouvrier travaillant pour l'Hôtel de la Monnaie. La Commune fait alors imprimer sur un papier jaunâtre de qualité médiocre (des ballots de papier ont été rapportés d’Angoulême par un homme de confiance)  les timbres-poste dits du siège de Paris (à l’effigie de la Cérès) émis en octobre 1870. C’est particulièrement le cas du 20 centimes bleu, appelé « tirage de la Commune » et que l’on peut trouver encore sur lettre jusqu’à l’été 1871. Selon Arthur Maury, plus de 14 millions de timbres-poste ont été imprimés par les délégués de la Commune du 20 avril au 23 mai.

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Si Camélinat a émis des pièces de 5F en argent au type Hercule (75000 pièces frappées) pendant la Commune, il n’y a donc pas eu de véritables émissions monétaires estampillées « Commune de Paris », pas plus en définitive d’émissions de timbres-poste légendés  « Commune de Paris ». Le temps a manqué mais il est fort possible qu'une poste communale aurait imprimé à terme des timbres spécifiques ou modifié les légendes.


Il existe toutefois des vignettes dites de fantaisie imprimées en 1871 à Versailles, ainsi que des exemplaires non dentelés au type Cérès (différentes valeurs et couleurs de 1 centime à 80 centimes), dont la provenance est discutée. Ces Cérès "commune de Paris" ne sont pas des essais officiels mais très probablement des forgeries d’Arthur Maury réalisées après l’épisode communard (Maury ne signale dans son Histoire du timbre-poste français que le type blason de Paris, réalisé en 1871 à Versailles par un collectionneur privé). En revanche, on trouve de nombreux cachets de la Commune pour toutes sortes de documents et papiers officiels, mais sans utilisation postale spécifique (laissez passer par exemple, papiers militaires), en dehors peut-être des télégrammes.

                            

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Il s’agit aussi pour la nouvelle administration postale de développer une politique sociale qui donnerait aux facteurs l’envie de travailler pour la Commune. Le Cri du peuple de Vallès révèle, le 18 avril, que Rampont toucherait la somme de 71 000 francs par an comme émolument ! Le salaire des facteurs se situant dans une fourchette de 800 à 1 000 francs par an, une mesure est prise pour qu'il n'y ait pas de salaire inférieur à 1 200 francs et, par décret du 6 avril, la Commune limite à 6 000 francs leur montant maximum, réduisant ainsi considérablement l'écart dans la hiérarchie des salaires... Dans un rapport du 23 avril, apparaît la notion de " minimum de rémunération ", promise à un bel avenir. De plus, la Commune décrète le 4 mai l'interdiction des cumuls de traitements.

Theisz pense aussi à améliorer les conditions de vie des salariés. En accord avec la Commission du travail et de l'échange dont il est membre, il supprime une tournée de facteurs pour alléger la journée de travail. Enfin, la Commune fait disparaître le " Cabinet noir ", hantise des Parisiens dont la correspondance était lue et bloquée par la police sous le Second Empire mais qui existe en fait depuis l’Ancien régime. En 1848, le directeur des postes Etienne Arago - celui qui introduit le timbre-poste en France - se souvient de cette officine de censure postale qui reprendra du service sous Napoléon III : «mes regards découvrirent un reste immonde du Cabinet-Noir de la monarchie, fonctionnant encore, à l'insu des ministres de la République, dans les bas-fonds de deux ministères, ténébreuse succursale qui fut supprimée... tout le temps du moins de mon administration».

Faute de matériel et de moyens, confrontée au blocus, la Commune doit paradoxalement accepter de mener une politique plus libérale, en encourageant les initiatives individuelles car il est crucial de pouvoir communiquer avec la province et l’étranger. À partir du 15 avril, des agents auxiliaires sont désignés pour aller plusieurs fois par jour déposer du courrier dans les boîtes à Saint-Denis, Vincennes, Charenton, Maisons-Alfort, Créteil et même Meaux.  « On envoyait des agents secrets jeter du courrier dans des boîtes des bureaux à dix lieues à la ronde » raconte Theisz. On peut aussi compter sur les (rares) voyageurs qui sortent de Paris et surfe les banlieusards qui déposent – en dépit des contrôles – des lettres dans les boites parisiennes. En effet, ce n'est pas sans risque de transporter du courrier de la Commune, comme l'atteste cette circulaire, dans une région pourtant très éloignée de la capitale.


Musée de la Poste


Un exemple parmi d'autres de l'adaptation des entreprises parisiennes pour expédier leur courrier. coll.part.

L’agence de presse Havas, qui avait pendant le siège utilisé des pigeons voyageurs et expédié ses dépêches par ballons est contrainte de faire partir ses correspondances (écrites à Versailles) de Saint-Denis et non plus de son bureau parisien de la rue J-J Rousseau.

Lettre à en-tête de l’agence Havas affranchie à Saint-Denis (cachet du 17 avril 1871 et GC 3568) à 20 cts (2x 10cts laurés) pour Lyon. Nom et adresse occultés. La lettre contient la correspondance Havas datée de Versailles, le 17 avril 1871. coll.part

C’est le système D à toutes les échelles mais la commune légifère dans un sens à la fois dirigiste et...libéral.

COMMUNE DE PARIS
Délégation des Finances


Considérant qu'il est du devoir de l'Administration de fournir à tous les citoyens de Paris les moyens de correspondre avec les départements et l'étranger ; 
Que dans les circonstances présentes, les obstacles que le Gouvernement de Versailles oppose au Service des Postes (arrestations de courriers, saisies de dépêches, etc.) obligent la Commune à donner un libre cours à l'initiative individuelle ; 
Considérant d'autre part que les Agences particulières peuvent profiter des timbres d'affranchissement du Gouvernement de Versailles pour obtenir le transport de leurs dépêches dans Paris à titre gratuit ; 
Que la Commune est seule propriétaire du service des dépêches dans Paris, et qu'elle est en mesure de garantir ce service ; 
Sur la proposition du citoyen Theisz, membre de la Commune délégué à la Direction Générale des Postes, 
Le membre de la Commune délégué aux finances, 
Arrête :
Art. ler. - Provisoirement le transport des lettres pour les départements et l'étranger est autorisé sans prélèvement de la part de l'Administration. 
Art. 2. -Toutes les lettres affranchies, expédiées des départements et de l'étranger à destination de Paris, doivent être soumises à l'affranchissement de Paris pour Paris, quel qu'en soit le mode de transport et de distribution. 
Les lettres non affranchies seront soumises aux taxes ordinaires de Paris pour Paris.
Art. 3.- Les contrevenants aux présentes dispositions seront poursuivis selon les prescriptions des arrêtés du 27 prairial an IX, art. 5, du 19 germinal an X, art, 1, et de la loi du 22 juin 1854, art, 2I. 
Art. 4 - Le délégué de la direction des Postes est chargé de l'exécution du présent arrêté. 
Paris, le 26 avril 1871.

le Membre de la Commune délégué aux Finances, 
JOURDE.


Un arrêté du 26 avril 1871 autorise « provisoirement » le transport du courrier sans « prélèvement » de l’administration, ce qui montre aussi le pragmatisme d’une Commune qui n’a pas été « communiste ». En vertu d'un autre arrêté du 6 mai, l’administration postale permet  à des sociétés privées de « transporter de la correspondance » à partir du début du mois de mai. L'agence Prévost, l’agence Bruner, l'agence Moreau sont les plus actives et une trentaine sont créées dans la capitale. Concrètement, celles-ci, moyennant finance (avec une commission de 10 centimes par lettre et une autre taxe 15 à 25 cts selon le poids du pli à expédier), peuvent envoyer ou recevoir des correspondances. Elles ont pour mission de faire le lien entre Paris et la province, en passant généralement par les grands bureaux de poste restante de la proche banlieue, Vincennes  ou Saint-Denis. Ces agences se servent d’étiquettes portant le nom du dépositaire à Paris, à qui doivent être adressées les réponses et qui se charge de coller un timbre-poste sur la lettre, puis de la jeter à la boîte postale dans Paris. A Saint-Denis, les bureaux sont littéralement pris d’assaut. Pour éviter l’encombrement, on distribue des numéros d’ordre et les abords des bureaux sont des lieux de regroupement, dont profitent les cafés.

Gravure reproduite dans L'Histoire des timbres-poste français d'Arthur Maury (1907)

Exemple d'initiative privée, celle l’agence Moreau, en l'occurrence un papetier parisien qui a lancé un ingénieux mais éphémère système d'acheminement passant par les bureaux de Vincennes. L’office Moreau et Osmont réussità obtenir l’autorisation de déposer dans les bureaux de poste et chez les marchands de tabac des enveloppes portant son adresse. Sur les lettres retirées de ces enveloppes et déposées à la poste de Vincennes, l’agence Moreau collait une petite étiquette indiquant que les lettres devaient lui être adressées. C’est ainsi qu’était justifiée l’inscription de l’enveloppe réponse.

Etiquette de l'Agence Moreau  "SERVICE POSTAL/PROVINCE et ETRANGER", cachet séparé qui se collait à la patte de l’enveloppe d’achemineur. coll.part.

Enveloppe d'achemineur à 25cts, adressée à « Monsieur Ed. Moreau 10 rue Geoffroy  Marie », mise en vente dans les bureaux de poste et bureaux de tabac. Instructions d’emploi en haut à gauche. Le prix de 25 cts correspond à un deuxième échelon de poids (il existe des enveloppes à 15cts). Les lettres étaient retirées des enveloppes par l’agence et postée à Vincennes , avec une étiquette publicitaire de son « service postal ».coll.part.


Lettre confiée à la poste par l'agence Bruner en provenance de Doulevant (3 mai), timbre additionnel à 10 centimes et cachet de Paris du 6  mai 1871. Musée de la Poste

Certaines agences émettent des vignettes postales comparables aux timbres-poste. C’est le cas de l’office Laurin-Maury qui associe le « transporteur » Laurin et le négociant Maury. Monsieur Lorin est en réalité un employé à la Gare du Nord et il effectue régulièrement le trajet entre Paris et St Denis. Il transporte les lettres que M. Arthur Maury, marchand de timbres 80, rue Saint-Lazare et éditeur du Collectionneur de timbres-poste se charge de collecter. L’Office Lorin-Maury a émis de « vrais » timbres qui sont utilisés partir du mois de mai : un 5c vert pour les imprimés, un 10c violet pour les lettres, un 50c rosé pour les chargements (recommandés), et les mêmes valeurs comme timbre-taxe, tous adhésifs uniquement dans la partie supérieure. Ces vignettes servent alors pour les correspondances de Paris vers la province. M. Lorin arrache et conserve la partie flottante et le haut du timbre reste collé sur le courrier. Les réponses sont adressées à son nom à St Denis en poste restante. L’agence colle alors un timbres-taxe et un timbre officiel de 10 centimes. Sur le timbre-taxe l’agence fait le calcul de la somme à percevoir. Une opération quelque peu complexe mais efficace. Des enveloppes avec timbres ronds en relief sont également imprimées, mais leur utilisation n’a pas été officiellement autorisée par Albert Theisz.


Affiche publicitaire pour l'agence Lorin. coll.part.


Fragment de lettre de province pour Paris adressée à l’office LORIN-MAURY et distribuée par cette agence pendant le blocus de la Commune.  Cachet de Villiers sur Mer (GC 4326) et affranchissement à 20cts (type Bordeaux) le 21? mai 1871. L’enveloppe (préimprimée) est adressée à M.E.LORIN, ILE SAINT-DENIS (SEINE). Timbre-taxe L.M. collé par l’agence (avec décompte manuscrit de 20c à percevoir) et timbre officiel de 10cts  correspondant à la taxe additionnelle de Paris pour Paris. Les deux timbres ajoutés à Paris sont oblitérés du cachet C.IX (bureau C du 9ème arrondissement). coll.part.

Enveloppe préimprimée avec un timbre rond lithographié à 10c (Fluctuat nec mergitur), qui n'a pas été utilisée faute d'agrément de l'administration communale. coll.part.

Notons qu’Arthur Maury procédera à la réimpression de planches de ces timbres pour les éventuels collectionneurs (qui constituent son fond de commerce) mais elles n’ont qu’une valeur anecdotique. Cet Arthur Maury était tout de même un sacré personnage et l'un des premiers négociants de timbres-poste sous le Second Empire, éditeur dès 1864 de la revue Le Collectionneur de timbres-poste.



L’administration des Postes de Paris n'est donc plus - pendant la Commune - un monopole d'Etat ou même municipal puisque ces agences et offices sont mis en concurrence et font circuler le courrier, utilisant un réseau de passeurs plus ou moins fiables.  C’est une collection complexe, pour laquelle il est essentiel de bien identifier les cachets commerciaux, les cachets officiels, les timbres d’agences et le contenu du courrier. Il semble aussi - après 150 ans - impossible de faire des "découvertes" philatéliques majeures dans ce domaine.

Mais tout va rentrer dans « l’ordre » au mois de mai. Le 20 mai débute la répression versaillaise, restée sous le nom terrible de « semaine sanglante », tandis que le trafic postal revient progressivement à la normale à la fin du mois


copyright. Bertrand Lemonnier avril 1871

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