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La Commune de Paris, encore et toujours...

Le mouvement "Nuit debout" d'occupation de certains espaces publics urbains (la place de la République à Paris notamment) en 2016 a pu rappeler à certains égards la spontanéité communarde de 1871, avec un degré de politisation très différent et un contexte évidemment difficile à comparer. Pourtant, des correspondances existent : caractère très hétéroclite du mouvement, "état d'urgence", appropriation de lieux symboliques de la République, démocratie participative et commissions en tout genre, opposition radicale aux pouvoirs en place, résonance médiatique et "guerre de l'information" (ce dernier point ayant été admirablement mis en scène par Peter Watkins dans son film-fleuve sur la Commune en 2000 et la "radio debout" du mouvement actuel rappelle la TV-Commune de Paris imaginée par Watkins pour contrer la propagande de TV-Versailles).

Régulièrement vers les mois d'avril/mai, je tente de ranimer sur ce site le souvenir de la Commune de Paris. Ce n'est pas vraiment pour des raisons idéologiques, même si j'ai une certaine tendresse pour Jules Vallès et ses épigones, mais pour des raisons historiques. Il y a un véritable scandale historiographique concernant cet épisode troublé de l'histoire républicaine, scandale que j'ai dénoncé en 2014 au moment de la publication en français du livre majeur du Britannique Robert Tombs, vénérable professeur au St John's College de l'Université de Cambrige, par un petit éditeur libertaire. Un autre problème concerne la mémoire de la Commune, qui était aussi l'objet de mon billet de 2014. Il existe certes une "Place de la Commune" dans le XIIIème, mais combien de "Rue Thiers" en France en regard des rues qui portent des noms de Communards. L’an dernier, des personnalités ont demandé qu’une station de métro porte le nom de « Commune de Paris 1871 » et en décembre 2015, le Conseil de Paris a pris le relais en demandant que la station Belleville devienne « Belleville-Commune de Paris 1871». A suivre, donc.

Pour mieux se convaincre de la réalité d'une mémoire très sélective, il suffit de s'intéresser à l'émission des timbres-poste depuis la IIIème République et les premiers timbres "commémoratifs", qui apparaissent dans les années 1920. Les Postes françaises n'ont JAMAIS commémoré la Commune en tant qu'événement historique, contrairement aux épisodes révolutionnaires de 1789-92 (même Robespierre a eu son timbre en 1950), à celui de 1830 (le tableau célèbre de Delacroix, la Liberté guidant le peuple, en 1999), de 1848 (une belle commémoration philatélique en 1948). Il existe certes des timbres figurant quelques personnalités volontairement détachées du contexte de 1871, ainsi Courbet en 1958, Vallès en 1982, Louise Michel en 1986 (mais en "hommage aux femmes"!). Impossible cependant d'y trouver par exemple Edouard Vaillant - une figure centrale du socialisme français, tout aussi importante que Jaurès - ce qui a conduit les Amies et Amis de la Commune de Paris 1871 à éditer en 2015 un "timbre du centenaire" [de sa mort].

En revanche, on trouve dans les ex-pays communistes européens, en Chine ou même en Corée du Nord de quoi alimenter une collection philatélique très vintage sur la Commune de Paris. C'est assez paradoxal, bien sûr : Marx et Engels ont certes adoubé le mouvement communard dans La guerre civile en France (1871), mais la Commune ne fut pas précisément une proto-révolution de type marxiste-léniniste ! L'instrumentalisation de l'histoire sociale du 19ème siècle par les pays communistes, surtout après 1945, relevait de la propagande de guerre froide, mais ces pays totalitaires ont au moins eu le mérite...d'imprimer des timbres-poste pour les collectionneurs.

Timbres de DDR, de Chine, de Hongrie, de Pologne...parmi bien d'autres issus du bloc communiste.

En tous les cas, la période de la Commune (18 mars 1871-30 mai 1871) demeure passionnante sur le plan philatélique et aussi marcophilique (étude des marques postales), à condition de se plonger directement dans "l'année terrible" et non dans les commémorations néo-staliniennes. Son étude demande de bonnes connaissances historiques générales, tout particulièrement chronologiques, afin de répérer sur le courrier d'époque les dates intéressantes. On peut juste regretter une fois de plus la mince bibliographie sur le sujet : un mémoire de maîtrise d'Erwann Lécuyer, « L’administration des Postes durant la Commune de Paris»,sous la direction d’Aimée Moutet, Paris XIII, 1998, un article du Musée de la Poste disponible en ligne ("Le trésor philatélique du trimestre", N° 15 – Deuxième trimestre 2005), un dossier de L'écho de la timbrologie de mai 2011 (No 1851) sur le service postal durant la Commune, un ouvrage de Georges Frischmann sur A.Theisz (Editions de la Fédération des Postes et communication, 1993). En réalité, tout courrier posté de Paris et/ou vers Paris pendant la Commune présente un véritable intérêt et doit être regardé avec la plus grande attention, à condition d'en trouver ! Il est toujours possible dans des "foires aux vieux papiers" et autres manifestations du même genre de tomber sur une lettre postée à ces dates, mais cela reste très exceptionnel.

Pour résumer la situation en des termes simples, la Commune n'est pas qu'une guerre civile de nature politique et sociale ; elle est aussi une guerre de la communication et de l'information entre les deux camps opposés, Communards et Versaillais, ces derniers dirigés d'une main de fer par Thiers. Le gouvernement de Versailles, qui a signé l'armistice avec la Prusse et prépare la paix, veut à tout prix éviter que la propagande communarde ne se propage hors de Paris, d'autant que le mouvement communaliste a aussi touché la province en 1870/71 (Marseille, Grenoble, Lyon, Rouen, Saint-Etienne), comme on le voit sur ce journal de Rochefort (Le contribuable), daté de novembre 1870. A l'inverse, la Commune se méfie de la presse versaillaise et de tout pli qui vient de la banlieue ou de la province. La guerre du courrier est déclarée : elle va durer deux mois et demi !

(coll.particulière)

Le service de la Poste a été fortement perturbé par les événements politiques et des opérations militaires de 1870/71. Plusieurs périodes distinctes se succèdent sous la Commune, avec pour fil (rouge?) la volonté - surtout versaillaise - d'empêcher toute communication postale :
- Du 18 au 30 mars, le fonctionnement des bureaux de poste reste à peu près normal et les relations postales avec l’extérieur assurées, malgré de grosses difficultés liées à la présence de deux administrateurs concurrents, Rampont-Léchin, nommé en septembre 1870 et fidèle au régime et Theisz, nommé par la Commune directeur général des Postes. Entre le 20 et le 30 mars, Rampont fait enlever en cachette une grande partie du matériel d'impression, vide les caisses du numéraire, cache ou emporte le stock de timbres, détourne les voitures postales. Le courrier Paris/province entre le 18 et le 30 mars n'est pas rare mais il est singulièrement réduit. Il est surtout difficile de trouver des lettres affranchies à Paris les premiers jours de la Commune, les 18, 19 et 20 mars et elles le sont parfois avec les moyens du bord (y compris les timbres à l'effigie de l'Empereur déchu).

(coll.part.)


- Dans la nuit du 29 au 30 mars, Rampont fait apposer une affiche anonyme qui ordonne à tous les employés des Postes de rejoindre « dans les plus brefs délais » l’administration régulière. Comme le souligne E.Lécuyer dans son mémoire : "Cette désorganisation systématique de l’administration des Postes démontre son importance dans le dispositif tactique du gouvernement régulier. En premier lieu, cela permit d’isoler Paris politiquement et diplomatiquement de la province. En effet, la Commune sans la Poste, n’a plus de moyens concrets de communiquer et ainsi de rallier à elle d’autres mouvements insurrectionnels. Thiers évite ici une lutte militaire sur plusieurs fronts. De plus, la paralysie de la Poste empêche la Commune d’effectuer des opérations financières avec l’extérieur. Paris et sa Commune se trouvent par voie de conséquences totalement isolées". Du 31 mars au 23 mai Albert Theisz est chargé de réorganiser la poste de Paris alors que la capitale subit le blocus postal imposé par Versailles. Lors du siège de Paris, le blocus prussien avait été en grande partie contourné par l'intermédiaire des aérostats ou ballons montés, des pigeons voyageurs, des boules en zinc immergées dans la Seine. Mais la Commune n'a pas les moyens ni la possibilité matérielle de réitérer cette aventure ! Une compagnie des aérostiers est bien créée le 21 avril mais aucun ballon n'est sorti de Paris.

Albert Theisz, directeur des Postes

Theisz manque de matériel, d'argent et de personnel (surtout les chefs et les sous-chefs), même s'il contrôle désormais l'Hôtel des Postes. Son administration - il crée un "conseil des postes" avec les cadres resté sur place et quelques facteurs - utilise alors les timbres-poste de différentes valeurs retrouvés par les postiers restés à Paris, rapportés par des voyageurs (notamment l'émission Cérès non dentelée imprimée en urgence à Bordeaux en 1870) ou trouvés par miracle en planches dans l'Hôtel des Monnaies. Dès le 1er avril 1871, la poste conseille à ses agents, en cas de manque de figurines, d’autoriser l’affranchissement en numéraire et de revêtir la lettre de la griffe « PP » (Port Payé). Des agents secrets jettent, selon les ordres de Theisz, "des lettres dans des boîtes des bureaux à dix lieues à la ronde". Quelques essais de timbres-poste "Commune de Paris" sont imprimés, mais ils sont privés et probablement l'oeuvre d'Arthur Maury après 1871.

(collection Musée de la Poste)

(coll.part.)

Faute de matériel et de moyens, confrontée au blocus, la Commune doit paradoxalement accepter de mener une politique libérale, en encourageant les initiatives individuelles : il est essentiel de pouvoir communiquer avec la province et l’étranger. À partir du 15 avril, des auxiliaires sont désignés pour aller plusieurs fois par jour déposer du courrier dans les boîtes à Saint-Denis, Vincennes, Charenton, Maisons-Alfort, Créteil et Meaux.  L’arrêté du 6 avril autorise la création d’entreprises particulières. Celles-ci, moyennant finance (taxe de 10 centimes par lettre et une autre taxe 15 à 25 cts selon le poids du pli à expédier), peuvent envoyer ou recevoir des correspondances (l'agence Bruner, l'agence Moreau sont les plus actives, une trentaine sont créées) et même dans certains cas émettre des vignettes postales (l'office Laurin-Maury, qui associe le transporteur Laurin et le marchand de timbres Arthur Maury, éditeur du Collectionneur de timbres-poste). Ces agences avaient pour mission de faire le lien entre Paris et la province, en passsant généralement par les bureaux de poste restante de la proche banlieue, Vincennes ou Saint-Denis. Puis ells déposaient les plis dans n'importe quel bureau ou boîte postale ou parfois à l'adresse indiquée.

collection particulière

L’administration des Postes de Paris n'est donc plus - pendant la Commune - un monopole d'Etat ou même municipal puisque ces agences et offices sont mis en concurrence et font circuler le courrier, utilisant un réseau de passeurs plus ou moins fiables. Certaines firmes (ainsi la société Niel) n'utilisent pas les agences et ont leur propres passeurs, qui postent le courrier en banlieue (Saint-Denis).
(collection particulière)

De toutes les façons, le courrier n'arrive pas à destination...souvent bloqué quelque part. Un partie du courrier ne sera distribué que fin mai ou début juin.


- La dernière période du 24 mai, jour de l’occupation par l’armée de Versailles de l’Hôtel des Postes au 29 mai, date de reprise du service postal est la plus tragique, connue sous le nom de "semaine sanglante". Les combats de rue, les incendies et les barricades, la répression féroce des Versaillais rendent l’activité postale très réduite, bien entendu entre Paris, la province ou la banlieue mais aussi dans Paris intra-muros. On oblitère le courrier avec toutes sortes de marques postales, y compris le tampon "ancre", normalement destiné...à la poste maritime !

coll.part.

Le courrier reprend officiellement à partir du 29 avril mais certaines lettres partent avant le 29 vers la province. Après de patientes recherches, j'ai fini par trouver une lettre oblitérée du 26 mai, en pleine semaine sanglante, ce qui constitue une véritable rareté et probablement la première date connue de reprise partielle du service. Comme quoi, maîtriser la chronologie apporte quelques menues satisfactions !

En conclusion de cette rapide évocation de l'histoire postale, il importe désormais de se projeter vers 2021, c'est-à-dire le 150ème anniversaire de la Commune, en souhaitant vivement que Phil@poste mette autant d'empressement à imprimer des vignettes commémoratives qu'elle le fait depuis 2014 en hommage aux combattants de 1914-1918.

 

 

 

 

 

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