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de BERTRAND LEMONNIER

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JANVIER 2014

Noël, nom donné par les chrétiens à l’ensemble des festivités commémoratives de l’anniversaire de la naissance de Jésus-Christ, dit « le Nazaréen », célèbre illusionniste palestinien de la première année du premier siècle pendant lui-même. Chez le chrétien moyen, les festivités de Noël s’étalent du 24 décembre au soir au 25 décembre au crépuscule. Ces festivités sont : le dîner, la messe de minuit (facultative), le réveillon, le vomi du réveillon, la remise des cadeaux, le déjeuner de Noël, le vomi du déjeuner de Noël et la bise à la tante qui pique. (…)

Le Nouvel An est l’occasion de festivités exactement semblables à celles de Noël, à ce détail près qu’il s’agit cette fois d’un rite païen.

Père Noël La naïveté grotesque des enfants fait peine à voir, surtout si l’on veut bien la comparer à la maturité sereine qui caractérise les adultes. Par exemple, l’enfant croit au Père Noël. L’adulte non. L’adulte ne croit pas au Père Noël. Il vote.

Pierre Desproges, Dictionnaire superflu à l’usage de l’élite et des bien-nantis et Manuel de savoir vivre à l'usage des rustres et des malpolis, Éditions du Seuil

 

"Je viens de lire Vivons heureux en attendant la mort, de Pierre Desproges.
Un écrivain est né. Et je pèse mes mots comme il sait peser les siens."

Pierre Desproges, Journal de Pierre Desproges.

La carrière de Pierre Desproges, pour l’historien de la France contemporaine (1),  se situe en plein cœur d’une décennie tout à fait singulière, celle des années 1975-85. Des années marquées par la crise économique et la fin des Trente Glorieuses mais aussi par une spectaculaire libéralisation des mœurs ainsi que de la parole, notamment dans les médias audio-visuels.  Mai 68 a sans aucun doute permis avec un certain retard toute une série de changements culturels et sociaux, que les septennats de Giscard puis de Mitterrand vont accompagner sinon ouvertement encourager. Comment donc envisager une approche historienne (plutôt que platement « historique ») de l’humoriste Pierre Desproges ?

Il s’agit d’abord de tenter l’histoire de l’humour, du rire et de la dérision au XXème siècle. C’est un sujet difficile - et assez neuf - qui fait un peu peur aux historiens. « Peut-on rire de tout ? » se demande Desproges dans une tirade célèbre du Tribunal des Flagrants délires sur France Inter. Dans la période des années 70-80, la réponse est « oui ou presque » en régime de démocratie médiatique, dans ce que Gilles Lipovetsky a appelé (en 1987 dans l’ère du vide) la « société humoristique ».  Une société qui apparaît en surface très tolérante sinon permissive, mais qui en même temps brouille les genres du rire et les dilue dans les cultures de masse : ironie, humour noir, dérision, parodie, comique burlesque, imitation, comment s’y retrouver dans des catégories aux frontières assez floues ?

Cela pose  ensuite la question plus générale de la place dans l’histoire contemporaine des humoristes, des fantaisistes, des  chansonniers, des  imitateurs, notamment dans leurs rapports au politique, à la société et ses évolutions.  En raison de la massification, de la médiatisation de la culture, ceux qu’on appelait autrefois les « chansonniers » sortent (sans le quitter pour autant d’ailleurs) du monde du cabaret et du music-hall pour investir tous les médias et devenir - pour certains -  des vedettes très populaires, ainsi Coluche. Le rire lui-même investit toute la culture de masse et notamment la radio, la télévision, la publicité. Cela donne au rire médiatique une audience de masse - mais quelle influence réelle a-t-il dans cette « société du spectacle » ?    

La question générationnelle est enfin à considérer, ainsi que le positionnement des uns et des autres par rapport à mai 68.  Ainsi Desproges est-il né en 1939. Il ne fait pas partie stricto sensu de la génération des baby-boomers, il  n’a pas 20 ans en 68 mais 30 et lorsqu’il devient populaire (vers 1975 à la télévision)  il a déjà 36 ans (alors que Coluche qui est de 44 est à peine plus jeune mais il n’est pas tout à fait de la même génération). Cela compte, notamment dans le rapport au passé et par exemple à la dernière guerre : Desproges le dit explicitement lorsqu’il est interrogé sur ses traits d’humour noir concernant la Seconde guerre mondiale.
Quoi qu’il en soit, si Desproges n’est plus tout à fait absent des histoires culturelles de la France contemporaine (il est ainsi cité dans le dictionnaire d’histoire culturelle aux articles « humour, dérision » et « rire »), il n’est finalement qu’un nom parmi bien d’autres amuseurs publics.  L’intérêt que l’on porte encore en 2013 à l’œuvre et la carrière de Desproges interpelle pourtant  l’historien du culturel. L’humoriste a-t-il marqué de son empreinte la vie culturelle de la fin du XXème siècle en France et sous quelles formes ?  A-t-il renouvelé les façons de rire dans la société des années 70-80 ? Et au-delà ?
On pourrait distinguer plusieurs contextes qui suivent à peu près la chronologie de l’histoire politique et culturelle de la France contemporaine.

Il faut d'abord considérer l’ensemble du XXème siècle et cela jusqu’aux années 1950/60, marqué par des tragédies d’une telle ampleur que le rire apparaît selon les cas comme une « révolte supérieure de l’esprit » (selon les surréalistes et André Breton), la « politesse du désespoir » (selon Cioran) et en tous cas une disposition d’esprit qui est pour certains la seule supportable, un arme de défense indispensable, un refuge pour bien des Français, et notamment pendant les années de guerre. De fait, l’humour noir (le rire porte alors sur des sujets plus graves) y apparaît comme une planche de salut face, nous dit l’historien Jean-Claude Yon, «à  l’angoisse du néant et au désenchantement du monde ».
Le début des années 70 constitue un tournant : un vent de liberté, de fantaisie iconoclaste souffle dans les dernières années de Pompidou et cela en dépit de la censure qui règne encore largement sur les médias audio-visuels publics. Il contraste avec les années gaullistes, qui ont été optimistes certes mais pas toujours très amusantes. On quitte les années « sérieuses » (et mai 68 a aussi été un événement très «sérieux » en dépit de quelques jolis traits d’humour)  et on entre alors pleinement dans l’âge d’or du rire et de la culture médiatique de consommation. De quelle façon ? Avec quels outils ?
On voit émerger une nouvelle génération d’humoristes, de chansonniers et de comédiens  qui dépoussièrent le cadre devenu un peu désuet du cabaret (celui où se sont produits Pierre Dac & Francis Blanche, Raymond Souplex, Jean Rigaux, Fernand Reynaud, Robert Lamoureux, Raymond Devos). Cette génération est notamment celle du café-théâtre. C’est le Café de la Gare, ouvert en 1969 par Romain Bouteille.  La devise du Café de la gare joue sur l’autodérision : «C’est moche, c’est sale, c’est dans le vent » et la troupe forme une bande de « copains »  avec notamment Coluche, Henri Guybet,  Sotha, Renaud Séchan, Martin Lamotte, mais aussi le futur  trio des Valseuses, Patrick Dewaere, Miou-Miou et Gérard Depardieu. Une génération qui est aussi celle du duo de chansonniers composé de Patrick Font & Philippe Val, dont les premiers spectacles (dès 1970)  proposent une sorte de tour de chant gauchiste et libertaire. Un tel spectacle  est indissociable des écrits et dessins de la presse alternative, ainsi Charlie Hebdo (fondé en 1970 suite à l’interdiction de Hara-Kiri Hebdo) et Actuel, un magazine fondé aussi en 1970 mais sur une plateforme underground, en référence directe à la contre-culture d’origine anglo-saxonne. « Sexe, rock ’n’ roll, drogue, fête et révolution », tout un programme qui trouve son inspiration à Londres dans les magazines OZ ou International Times. A cette presse alternative, on pourrait adjoindre la bande dessinée, qui sort enfin des cadres imposés par la loi de 1949 pour s’émanciper et proposer aux jeunes adultes des bd à l’humour plus décapant et provocateur  (ainsi L’écho des Savanes en 1972,  Fluide Glacial en 1975).


Dans ce contexte, la moindre liberté ou simplement une fraîcheur de ton à la radio et à la télévision d’Etat prennent  des proportions que l’on peut juger, avec le recul,  assez démesurées. On trouve à l’ORTF des années 64-74  quelques téméraires précurseurs, ainsi en 1964 Jacques Martin et Jean Yanne, qui animent l’émission télévisée « Un =3 », dont les détournements historiques (Napoléon et ses maréchaux poursuivis par les Anglais dans un hilarant Tour d’Europe à  vélo !) font un petit scandale. Mais le gap humoristique avec les Anglo-Saxons paraît au début des années 70 difficile à combler. En effet sur la BBC, de 1969 et 1974 le Monty Python Flying Circus dynamite les codes de l’humour à la  télévision et se montre tour à tour fantaisiste, irrévérencieux, flirtant souvent avec les interdits et la censure et se moquant d’à peu près tout. Aux Etats-Unis, l’humoriste George Carlin, héritier de Lenny Bruce,  s’attaque à tous les tabous – notamment ceux des mots vulgaires interdits dans les médias -, ce qui lui vaut  d’être inquiété par la justice pour obscénité mais ce qui lui permet aussi de devenir une véritable star de la télévision !


C’est peut-être ce qui permet de mieux comprendre le succès de l’imitateur Thierry Le Luron : très jeune produit de la télévision, il devient en 1972 une grande vedette de music-hall, notamment grâce à ses imitations du Premier ministre Chaban-Delmas et surtout il anime une grande émission dominicale sur la Première chaîne (Le Luron du dimanche en 72-73), ce qui lui donne un pouvoir médiatique exceptionnel (le même dont usera jacques Martin quelques années plus tard). Pour l’anecdote, Le Luron invite notamment en 1973 Coluche et sa joyeuse bande déguisés en « blousons noir » : c'est une sympathique anarchie.

Puis  viennent les Années Giscard de la « société libérale avancée » et autoproclamée. Elles changent la donne de 1974 à 1981 : il y a incontestablement plus de liberté de parole et d’expression dans les médias, sur fond de libéralisation rapide des mœurs. C’est aussi une période où les humoristes commencent à prendre nettement position dans leurs shows sur des sujets politiques et sociétaux, Coluche bien sûr, mais aussi Guy Bedos. Quant à la France cathodique, elle  rattrape son retard ou du moins se met en phase avec la société.
Le Petit Rapporteur de Jacques Martin  constitue de ce point de vue une véritable révolution audiovisuelle.  L’émission lancée sur TF1 à la fin de 1974 surfe sur le nouveau style décontracté et libéral de VGE. C’est probablement la première émission vraiment impertinente de la télévision française, tandis que parallèlement Coluche triomphe au music-hall et place lui la barre (de l’impertinence) encore un peu plus haut. En 1975, Jacques Martin fait venir le chroniqueur de presse Desproges,  surtout connu des lecteurs de L’Aurore pour sa rubrique très suivie des chiens écrasés. Or celui-ci surprend son monde et surtout fait rire avec ses interview décalées et parodiques, comme celles de Françoise Sagan ou de Roger Peyrefitte.

 

Puis en  1977, sur fond d’élections municipales,  Desproges et Le Luron se produisent dans un sketch où Desproges interroge « au coin du feu » le président de la République imité par le Luron. La collaboration entre les deux hommes est importante sinon décisive car elle relance la carrière de Le Luron (qui se croyait concurrencé par Coluche), tout en donnant à Desproges une dimension politique qu’il ne recherchait pas nécessairement. Par la suite, on s’interrogera d’ailleurs sur ses opinions : son humour est-il de droite ou de gauche ?  Quoiqu’il en soit, le sketch est diffusé plusieurs fois à la télévision aux heures de grande écoute. S’il se révèle être, à la première écoute, une caricature assez vache du président, il va aussi dans le sens d’une désacralisation de la fonction présidentielle, une tendance amorcée par VGE lui-même en rupture avec le pompidolisme et le gaullisme. C’est le nouveau style du président, qui mange chez les Français moyens et rencontre des éboueurs au petit matin…

 

Les « Années Mitterrand » sont celles de la libéralisation de l’audio-visuel ainsi que celles du triomphe (modeste mais triomphe tout de même) de Desproges. Celui-ci reste fondamentalement un journaliste et homme de plume, à l’instar d’un Vialatte dont il est un peu l’héritier, qui sait pasticher, parodier et jouer sur les mots. Mais il se révèle aussi un amuseur très apprécié des médias audiovisuels. Dans le célèbre tribunal des Flagrants délires animé par Claude Villers et flanqué du drôlatique Luis Rego, il donne toute sa mesure dans des tirades jubilatoires qui sont autant de pavés dans la mare bien-pensante, ainsi face à Daniel Cohn-Bendit en 1982, où il débute ainsi son réquisitoire (ou "à peu près", pour le parodier un peu) :« Comme disait à peu près Himmler, qu’on puisse à la fois être juif et allemand, ça me dépasse (...) il faut savoir choisir son camp» .

Qui d'autre que Desproges peut proférer cela à une heure de grande écoute ? Rappelons peut-être à titre d'explication que le début des années 80 est marqué par une forme de « politiquement correct » de gauche, qui veut faire pièce au politiquement correct de droite de la décennie précédente.  La radio-télévision publique, libérée de certains carcans,  donne la parole à des voix ou des idées jamais ou peu représentées jusqu’alors. Un ou deux exemples. Le journaliste Noel Mamer invite les humoristes Font et Val à chanter en 1984 sur le plateau du JT d’Antenne 2 la chanson « L’émigré »,  tandis que cette même chaine prend position sur le droit à la liberté d’expression et à l’irrespect religieux. Ainsi le journaliste soutient  ouvertement dans son JT Pierre Desproges face aux critiques de l’Eglise catholique, laquelle défend logiquement le respect du sacré. Mamer donne la parole à l’humoriste qui lit [il est vrai que nous sommes un 1er avril 1983 !] une « lettre ouverte à Mgr Lustiger » véritable brûlot anticlérical où il termine par ces mots immortels : « J’envoie une copie de cette lettre à Dieu et ça va chier ». Inimaginable sous De Gaulle ou même sous Giscard.

À la fin des années 1980, c’est  la  génération post-68 qui fait le succès grandissant des émissions parodiques sur Canal +, d’abord « Les nuls » (1987-1988), puis « Les guignols de l’info » à partir de 1988,« Groland » en 1992. La satire de la télévision comme de la politique – et plus largement de la « société du spectacle » est  désormais porteuse d’une forme de dérision « postmoderne », qui ne se fixe plus de limites. Il devient « interdit d’interdire » dans certains médias audiovisuels, qui ont compris tout le bénéfice qu’ils pouvaient tirer de ces formes de provocation. C’est le triomphe d’un rire qui contribuerait selon le sociologue Paul Yonnet à l’installation d’un « nouvel ordre moral médiatique » qui domine tout particulièrement les shows télévisés. Selon lui, ce comique consiste notamment à être « cynique, amoral, grossier, ordurier, anticlérical, de s’avouer cruel, alcoolique, obsédé sexuel, de détester la religion, de défendre le droit de tricher […] de se moquer des Juifs comme des paysans normands… ».
Desproges est-il visé par cette analyse très critique ? Et finalement peut-on rire de tout ? Notamment à la télévision ?  Dans les médias ? Devant un public ? La question se pose de façon particulièrement  aiguë lorsque des hommes politiques se lancent dans des calembours et des traits d’humour douteux, prétendant alors se placer symboliquement au même niveau que celui des humoristes de métier. Sous-entendu, ce n’est que de l’humour et cela n’a pas de conséquences…

Dans les années 80 et jusqu’à sa mort prématurée, Pierre Desproges est resté très prolifique et il s'est largement appuyé sur sa  renommée médiatique... pour faire ce qui lui plaisait. Il a ainsi  les moyens de proposer aux chaines des idées originales, comme la surréaliste (et pataphysique) Minute de Mr Cyclopède sur FR3, la participation en 82-84 à l’émission de J-M Ribes Merci Bernard. Il excelle surtout dans un genre qui est celui de l’absurde et nonsense, avec un sens aigu de l’aphorisme et de la maxime. On apprécie chez lui sa capacité à la dérision et à l’autodérision, son caractère imprévisible, ses portraits assassins de certaines vedettes littéraires et médiatiques, mais aussi des hommes politiques.  Mais c’est surtout sur scène, en one man show, qu’il se révèle un analyste et caricaturiste très affuté de la société contemporaine des années 80. Il ne pose a priori aucune limite dans le rire,  sinon celle d’une grande pudeur. Nous ne sommes pas chez lui dans une posture de dérision post-moderne ni dans la gaudriole franchouillarde mais dans un rire quasi existentiel, mélange de distance amusée sur les Hommes et d’humour noir un peu désespéré. Il bouscule le spectateur, le met mal à l’aise tout en scellant avec lui une sorte de pacte de connivence lorsqu’il passe en revue tous  les clichés et les topoi qui encombrent l’espace politique et social. Rire de la mort, rire du cancer (qui va bientôt le terrasser), rire des Juifs, rire des Arabes, rire des Nazis et de la période de l’Occupation allemande, rire des cons, rire des Provinciaux, rire des Catholiques et de la religion, rire du sport et des sportifs, rire de la société du spectacle et des médias, rire de son public, rire de soi-même enfin…


Tel est le défi d’un trublion qui est parvenu à survivre à son époque (les années 75-85) pour s’affirmer aujourd’hui comme l’un des humoristes et moralistes les plus talentueux de la fin du XXème siècle.  Et c’est probablement cela que l’histoire retiendra de Pierre Desproges.

Extraits d'une communication faite lors de la journée d'hommage à Pierre Deproges à la Bibliothèque Nationale de France, le 7 novembre 2013.

Lire aussi L'entrée en dérision, Vingtième siècle, no 98 (2008/2), spécial "L'ombre portée de mai 68" et Coluche, roi de l'époque, L'Histoire No 276, 2003.

 

   
 

 

 

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