GEORGE ORWELL ET LES INTELLECTUELS : MALENTENDU MORAL ET POLITIQUE


Orthodoxies, whether of the Right or the Left, flourish chiefly among the literary intelligentsia, the people who ought in theory to be the guardiansof freedom of thought. George Orwell

Intellectuals […] take their cookery from Paris and their opinions from Moscow. […] England is perhaps the only great country whose intellectuals are ashamed of their own nationality. George Orwell



Anglicité, classification générique du monde en termes d'odeurs, socialisme, souci d'honnêteté constituent le hochepot de la démarche orwellienne dans la deuxième moitié des années trente, au moment où l'ancien combattant de la Guerre d'Espagne se démarque des intellectuels britanniques, les communisants en particulier, et se constitue en tant que directeur de conscience d'un lectorat intellectuel et de gauche gagné, en grande partie, lors de la publication par le Left Book Club de The Road to Wigan Pier.
Cette constitution de l'image publique s'est opérée après qu'Eric Blair eut, en position défensive, reconnu qu'il était coupable d'appartenir à la classe des exploitants (Crick 1980, Gensane 1994), et, sur le mode offensif, décidé de s'en prendre à l'intelligentsia des années trente, à ses yeux irresponsable. A la première phase correspondent les premiers ro-mans qui expriment, de manière plus ou moins explicite, le syndrome de l'homme vaincu, ainsi que les premiers essais où une conscience innocente découvre et révèle les horreurs du monde. A la seconde phase correspondent un roman où l'auteur est largement parvenu à dissocier ses affres et réflexions personnelles de cellesde son narrateur s'exprimant en" je ", et des essais où Orwell sedémarque, sur des bases principalement politiques, de tous ceux qui,culturellement, socialement et idéologiquement lui sontproches.
Pour ce qui nous préoccupe ici, la différence entre l'Angleterre des années trente et celle des années vingt est l'absence de ce qu'Orwell appelle une " intelligentsia libérale". Il voit en Bertrand Russel le parangon de l'intellectuel libre, lemodèle édifiant de l'homme intelligent, concentré d'esprit de tolérance et de force de caractère, courtois, ma-gnanime, autonome, capable de faire un sort aux idées à la mode (CEJL I, 413). Mais, déplore-t-il, le culte de la force est devenu lareligion universelle.
Avant même de rendre publiques ses réflexions substantielles sur letotalitarisme, Orwell pose qu'il convient, à la suite de Russel- ou, avant lui, de Charles Dickens, d'être profondément moral quand on souhaite mettre son intelli-gence au service desautres, et il allègue que l'intelligence doit être unecomposante de la morale. Bien sûr, dans ce cas, l'épistémologie ne risque pas d'être rompue. On en voudra pour preuve le vibrant obit qu'Orwellécrit à l'occasion de la mort de Rudyard Kipling. Si l'impérialisme de la fin du XIXème siècle était aux yeux d'Orwell ignorant et dangereux, il n'en était pas pour autant " entièrementméprisable ". Il était encore possible d'êtreà la fois " un colon et un gentle-man ", ouencore un écrivain populaire, consensuel, véritable dieu lare des classes moyennes(CEJL I 183-84). Inversement, la trop grande intelligence d'unH.G. Wells ne pouvait qu'aveugler un penseur manichéen, incapabled'ac-cepter que le fanatisme puisse être plus fort que la raison, que lesténèbres du passé aient fait irruption dans le présent,simplement parce que sa vision du monde était commandée par ladualité simpliste d'un scientisme mondialiste subis-sant les assauts d'une anarchieréactionnaire et passéiste (CEJL II 169). Ayant observé quele haut niveau de la science allemande n'avait pas empêché labarbarie hitlérienne, Orwell conteste formellement l'affirmation de Wells selonla-quelle le bon sens finira par l'emporter sur le totalitarisme.En conséquence, alors qu'Orwell soutient moralement la vi-sionimpérialiste, vertueuse de Kipling, c'est au nom d'une certainerationalité politique qu'il pourfend le discours scien-tistewellsien.
Moraliste mais sans système moral, homme d'idées se méfiantdes idéologies, contempteur de l'obscurantisme ou des replislawrenciens vers un passé mythique ou un plexus cul-de-sac, Orwell jouesans relâche de ses hésitations en-tre les impulsions d'un sujet moral généreux,ouvert aux difficultés de l'autre, et les raisonnementslucides - quoique paradoxaux - d'un activiste de la pensée constamment sur ses gardes.
Dans sa préface à The Road to Wigan Pier, l'éditeurGollancz avait tenu à se démarquer de son jeune auteur :

EmotionalSocialism must become scientific Socialism - even if some of us haveto concern ourselves with what Mr Orwell, in his extremely intellectualanti-intellectualism, calls " the Sacred Sisters " - Thesis, Antithesis and Synthesis (DudleyEdwards 247) .

Lesémotions pourfendues par un Gollancz qui, à l'époque,dialectisait sa pensée, Orwell va leur trouver un singuliersubstrat : les odeurs. Dans les œuvres d'Orwell des années trente et, à un degré moindre, desannées quarante, l'expéri-ence, puis le discours sur l'expérience sont particularisés par des odeurs. Rarement, est-ilbesoin de le préciser, des fumets enivrants. Ainsi, les indigènes de Burmese Daysproduisent des " exhalaisons de fauve ", tandis quedans les maisons des mineurs de The Road to Wigan Pier l'enquêteur est agressé par des odeurs de sueur de classes inférieures (italiques d'Orwell). Mais si les émanations peuvent provoquer une prise deconscience, elles ne sauraient produire de l'art. Dans un débatl'opposant à Desmond Hawkins sur " l'écrivainprolétaire " (CEJL II 54 sq.), Orwell doutequ'on puisse fonder une littérature sur des " plafonds qui gouttent et des éviers qui puent ". Sinon on crée une nouvelle con-vention, desarchétypes qui dureront moins longtemps que le Siège de Troie.Malgré cette lucidité, les odeurs constituent un obsédantparadigme dans la fiction comme dans la diction d'Orwell, ce qui contribue à l'éloigner de ses pairs. Onse souvient de la fameuse chute de son essai sur Charles Dickens où,après avoir brossé en filigrane un portrait de lui-même qu'on n'attendait pas nécessairement, il s'en prend aux " misérablesorthodoxies nauséabondes qui tentent de s'emparer de nosâmes " (CEJL I 504). La liste est longue, selon Orwell,des auteurs qui sombrent dans la crasse intel-lectuelle parce qu'ils pensent au niveau de l'expertisemédico-légale (CEJL II 478), des magnats de la presse qui fontde l'argent comme les sconses sentent mauvais (CEJL III 157),de ces gens à l'haleine fétide qui répugnent davantage que les assassins ou les sodomites (Wigan 112), d'un monde malade de ses boîtes de conserve et deses mitrailleuses (Wigan), de la nourriture industrielle, cette" saleté qui vous explose comme une bombe dans la bouche " (ComingUp for Air 27), et aussi de tous les minables " lécheurs etbaiseurs de cul " qui tiennent le monde de l'éditionsous leur coupe (Keep the Aspidistra Flying). Sans parler de tous les concepts et mots enisme aux odeurs de toilettes, des écoles privées qui ne sont quedes " escroqueries crasseuses ", tandis que Gandhi,malgré bien des réserves orwelliennes, a réussi à laisser flotter derrière lui une" odeur de propreté " que bien des hommespolitiques peuvent lui envier. Que Dorothy Hare soit agressée par desodeurs de fosses d'aisance (A Clergyman's Daughter 48), que la pièce Pas d'Orchidées pour Miss Blandish soit elle-même une fosse d'aisance porte moins à conséquence que la démarche fécaled'Orwell quand il s'agit d'évaluer un adversaire politique d'envergure aussiredoutable que le Parti Communiste Espagnol et ses alliés soviétiqueset anglais. Si les souvenirs les plus frais remontant à la mémoired'Orwell après l'expérience catalane sont des odeurs de latrines (CEJL II 287),c'est peut-être parce que se plonger dans le maquis de la viepolitique espagnole re-vient à s'engloutir dans une " cesspoolï " (Homage to Catalonia 153).
Renifler l'autre pour s'en démarquer n'a pasempêché Orwell d'opérer un mouvement inverse, le premierpas qui l'a mené vers les déchus, vers les ouvriers ou lescombattants de la liberté. Conscient que comme Dickens ou Priestley il observe et pense, malgrétous ses efforts, à partir de sa classe, il lui faut, pour ne pas donnerl'impression de parler de haut en bas (Hoggart 109), forcer le ton,hausser la voix d'une manière parfois artificielle (Gensane 1989), et marquergrossièrement le mouvement descendant qui le conduit vers les victimeset l'éloigne des nantis. Orwell s'en va ainsi " down and out " à Paris et à Londres parce qu'il veut " s'immerger " dans les bas-fonds de la société avant dedescen-dre, après avoir reçu le baptême du charbon et de la chique, au fond des mines du Lancashire. Ce faisant,il peut tenter d'échapper à toute forme de domination del'homme par l'homme, tout en vérifiant que lestravailleurs de force trans-pirent désagréablement (Wigan chap. 9). Curieusement peut-être, le chemin versle socialisme a passé pour Orwell par cette descente, cette agressiond'un appendice nasal trop sensible, tandis que Ravelston, lemécène socialiste de Keep the Aspidistra Flying, ne se résignait pas à boire de conserveavec des ouvriers dans un pub (96). Alors, par un habilere-tournement des choses, c'est parce que les " parlourBolchos ", les " mingy little beasts " ne peuvent manger avec des prolétairesqu'avec une longue cuiller, que le socialisme " pue " (Wigan chap. 11).
Il est des créateurs ou des artistes qui ont les pieds sur terre, et nonpas la tête dans les étoiles, c'est à dire à Berlin, aupied des barrages sur le Dniepr ou dans les savanes de l'Abyssinie.Ce peut être le cas de D.H. Lawrence, digne d'estime, malgré certainségarements idéologiques, car n'ayant pas trahi ses origines enaccédant aux classes moyennes (CEJL I 556). Plusintéressant apparaît Henry Miller à qui, bien que presque tout lesopposait, Orwell aurait donné le bon dieu sans confession. Orwell regrette assurément que dans unParis envahi par une kyrielle de " faux artistes, dedébauchés et d'imposteurs " en quête d'identité etde succès hypothétique, Miller s'installe douillettement, avec toute la faiblesse tranquille qui lecaractérisait dans " le ventre de la baleine ". Mais ce qui plaît à l'auteur de " Inside the Whale ",c'est que son ami américain postule que l'écrivain bourgeoisproblématique est condamné au même titre que l'hippopotame. A quoi bon écrire " pour " dans la mesure où la boucherie de la grande guerrea relégué au placard les valeurs sur lesquelles croyait reposer lasociété occidentale? C'est pourquoi, explique Orwell, Miller préfère franchement se" soumettre " à l'iniquité, à la tyrannieet à l'embrigadement pour atteindre les " limitesinfran-chissables de l'irresponsabilité ". Alors, demandera-t-on, que retient Orwell de positif chezl'individu Miller ainsi que dans son œuvre? Simplement ceci :l'écrivain américain est un homme absolument libre et serein. Et c'est pour cela que seslivres sont beaux et originaux. Ce ne sont pas les " renifleursd'orthodoxie " qui écrivent les bons romans, pense Orwell, mais les gens qui n'ont pas peur.Peur des discours, peur de la réthorique. Le créateur libre est, paressence, un libéral, même s'il n'est qu'un fétu de pailledans ce monde caporalisé. Miller est la preuve par l'absurde qu'il n'y a pas de grandelittérature quand la cause de la démocratie semble perdue.
Quelques années plus tard, Orwell prendra la défense d'un autreécrivain " irresponsable ", nonproblématique mais ayant posé problème, P.G. Wodehouse. Alorsqu'Orwell a, des années durant, fustigé les intellectuels de gauche, il absout, sur des basesassez inattendues, un écrivain " apolitique " qui s'est fourvoyé chez les Nazis. En effet, au mo-mentoùson pays est traumatisé par la guerre-éclair et tandis que de nombreux jeunes Anglais ontpéri au combat, Wodehouse, prisonnier, se laisse interviewer sur sesconditions de détention en Allemagne par une radio américaine. Ilaffirme que l'internement a du bon car - et il n'y a là aucun humour au second degré, ilpermet de " faire des lectures qu'on a en retard "(CEJL III 388 sq.). Orwell soutient son confrère parce qu'ilest un écrivain non intellectuel, non politisé, irresponsable dans ses propos.Si Wodehouse a accepté de parler à Berlin aussi légèrement,c'est qu'il est " naïf et stupide ". Surtout,Orwell prend se défense parce qu'il trouve un peu facile de s'acharner sur des boucsémissaires alors que les vrais faiseurs d'opinions (comme LordBeaverbrook) ne sont pas inquiétés. Orwell lui accorde donc lebéné-fice de clergie refusé à Salvador Dali, aux " aveugles " degauche et aux pacifistes de tout poil, tandis qu'il qualifiera de" propagande démagogique " les émissionsradiodiffusées de J.B. Priestley pendant la guerre. Il insultera donc un patri-ote progressiste alorsque, par ailleurs, il se montrera magnanime pour les collaborateursfrançais et même pour certains criminels de guerre fascistes. Mais il faut dire que la mauvaise foi d'Orwellvis à vis des intellectuels fut constante. Elle atteignit peut-être dessommets lorsque, dans un article de Tribune en 1945, il expliquait quela faune littéraire française s'était " extrêmementbien comportée " sous la botte allemande, et donc qu'il souhaitait que les intellectuelsanglais se fussent aussi bien tenus en cas d'occupation (CEJL III366).
Mais qu'est-ce que, pour Orwell, un intellectuel?
Malgré de nombreuses pages de fiction, de journalisme ou d'essaisconsacrées à l'intelligentsia londonienne, c'est unequestion que cet auteur ne s'est jamais réellementposé. On note que ce champion de l'anglicité utilisedavan-tage le concept russe d'intelligentsia que le mot intellectuel, d'originefrançaise, il est vrai. C'est qu'Orwell considère lesintellectuels " en bloc ", comme une espèce darwinienne, une faune parasitaire à qui il ne souhaite pas desurvivre, sans liens organiques authentiques avec le reste de lasociété. Quand, dans " The Lion and the Unicorn "(CEJL II 74 sq.), au moment où ilécrit sous les bombes d'avions allemands pilotées par d'autres intellectuels, il leur oppose " les bou-tiquiers enguerre ", il marque combien cette catégoriesocioprofessionnelle - à qui il adresse maints reproches comme celui de ne défendre que sesintérêts corporatistes, est profondément intégrée au tissusocial du pays. De la gens intel-lectuelle, il ne distingue quequelques caractères caricaturaux mais qu'il dit représentatifs comme dans laviolente apos-trophe de The Road to Wigan Pier où il a l'habileté d'inclure sa personne : " You andI and the Editor of the Times Lit. Supp., and the Nancy Poets and the Archbishop of Canterbury,and Comrade X, author of Marxism for Infants ".C'est l'époque où il " gauchise " sa pensée alors que sa culpabilité n'est pas encore pleinementexorcisée. C'est pourquoi il affirme jouir, aux dépens destravailleurs, des mêmes privilèges que ceux de la tribu qu'ilraille : " All of us really owe the comparative decency of our lives to poor drudgesunderground " (31).
Hormis quelques rares développements sur les origines de classe etl'éducation des membres de l'intelligentsia, Orwell s'est peuintéressé à la fonction et à la place précise qu'occupentles intellectuels dans la société. Le principal re-proche qu'il leur adresse est - paradoxe!, de vivre avec les idées. Jamais un écrivain anglais n'aurait pu écrire Guerre et Paix, pense-t-il, non par manque detalent, mais par manque de sensibilité et de relations avec autrui. Tolstoï " lived in a great military empire in which it seemed natural for almost anyyoung man of family to spend a few years in the army, whereas the BritishEmpire was and still is demilitarized to a degree which continentalobservers find almost in-credible " (CEJL II 223-4). En outre, alors qu'il s'est toujours targué d'aimer la surface des choses, Orwellreproche aux intellectuels leur " manque de profondeur " dû à une méconnaissance volontaire du patrimoine culturel national, de leuréloignement de la common culture, ce concept bien à lui etqu'il affectionnait. C'est qu'Orwell est traversé par une vi-sion quasi pascalienne de l'intellectuel, celle qu'inscrivait Malraux dans sa fameuse question : " Qu'importe ce qui n'importe qu'à moi? ". Le faitest que pour l'auteur de " How the Poor Die " (CEJL IV, 261 sq.) l'intellectuel anglais n'accède pas à lagrandeur par manque d'une conscience vraie du réel, parcequ'il croit qu'il peut se soustraire à sa condi-tioncorporelle, parce que son esprit n'a pas payé le prix d'une passion de la vie, d'unesouffrance vitale, parce qu'il n'a pas franchi les obstaclesdu bois sacré de l'existence qui, seuls, peuvent faire comprendre combien le poids de la chairest triste. Dans cette optique, Orwell ne conçoit l'intellectuelque comme un visionnaire, un translucide unissant en lui pas-sion etculture, capable de révéler le secret de la vie des objets et des êtres placés " devant le nez " (CEJL IV) de chacun, capable derévéler, par delà l'intelligence pure, l'essence deschoses, parce que sa pensée est généreuse comme celle de Dickens, courageuse comme celle de HenryMiller et morale comme celle de Bertrand Russell.
Se démarquer des intellectuels (alors qu'il en est un lui-mêmemalgré sa différence) autorise Orwell à disserter sur l'image del'intellectuel dans la société anglaise. En partant du principe (qui,naturellement n'a jamais été démontré, pas par lui, en tout cas) que les Anglais ont la penséeabstraite en horreur et qu'ils sont même capables d'agir sans penser, ilpostule que la force du peuple anglais réside, pour une bonne part, danssa méfiance pour les idéologies et son penchant pour les problèmes concrets. Pour Orwell,les gens ordinaires ont une pensée à ce point tonique qu'" au moment décisif ils apparaissent plus intelligents que lesmalins " (" Inside the Whale "). Ils attaquent les intellectuels,par la droite ou par la gauche : le vocable " intellectuel " est une insulte à la fois pour leDaily Worker et pour Punch. Mais il y a plus sérieux : les marxistes de stricteobédience et les hommes politiques de base méprisent l'hommeintelligent ou l'artiste émérite en ce qu'ils sont des intellectuelsbourgeois, véhiculant une cultureélitiste pour la consommation des classes dirigeantes (" The Lion and the Unicorn ").
Même à l'époque de la guerre où il fallait serrer les rangs,Orwell n'a jamais vraiment cru que les intellectuels pourraients'agréger aux masses et leur être utiles. Pour lui, l'intellectuelanglais souffre d'une tare rédhibitoire : sa tour-nure d'esprit étant négative, il récriminemais ne construit pas. De plus, son souci de se démarquer du vulguspecum par des comportements excentriques (Orwell aime brocarder les" buveurs de jus de fruit chaussés de sandales, les végé-tariensantialcooliques ") ou l'expression de théories arides leridiculise aux yeux de l'Anglais moyen.
Orwell ne s'en prend jamais au lecturer de base, et rarement auxuniversitaires de haute volée. Il s'agit là de caté-goriesd'individus qui resteront toujours pour lui des étrangers, à l'exception notoire de Freddy Ayer, professeur de logique àl'Université de Londres (" a great friend of mine ", CEJL IV 178). Il préfère railler, en généralisantet en cari-caturant, le microcosme des fils de la bourgeoisie bien née, ces jeunesloups fortunés qui glissent avec grâce d'Eton à Cambridge et deCambridge aux revues littéraires et qui, dans Keep the AspidistraFlying, empêchent son personnage principal de publier dans les revues qu'ilscontrôlent (39-84). Dans The Road to Wigan Pier, il soutient quepour faire son chemin dans les sphères intellectuelles il faut faire descourbettes dans les cocktails, " baiser le cul de petits lions couverts de vermine ",et il regrette dans la foulée que les prolétaires ne puissentaccéder à la bourgeoisie qu'en passant par la scène littéraire (144). A maintes reprises, il qualifie les " truands àparticules " de l'édition de " Pansy Left ". Dans la mesure où il n'a jamais évoqué la " Pansy Right ", on peut penser que la féminisation de certains intellectuels de gaucheanglais symbolise, derrière un machisme qui ne s'ignore sûrement pas,une légèreté de … pensée pouvant déboucher surl'irresponsabilité, voire une réelle brutalité d'écriture que son parti pris d'adopter lepoint de vue de l'avocat du diable n'excuse pas :" To be a highbrow, with a footing in the snootier magazines, meansdelivering yourself over to horrible campaigns of wire-pulling[…]. " (Wigan 144).
Dans " Inside the Whale " (op. cit.),Orwell attaque très durement Auden coupable d'utiliser des mots dont ilne sait pas, parce que toute sa vie fut protégée, à quellesréalités ils renvoient. On peut, cela dit, se demander si Orwell n'avait pas vuextraordinairement clair dans la personnalité d'Auden. En effet,un peu avant sa mort, le poète déclarait à Richard Hoggart :" We the middle class are the pivot of society. We keep the shops open whilethe aristocracy goes shooting and the workers go boozing ". On note cependant que le seul personnage de fictioncorrespondant à l'arché-type tant décrié du bourgeoisidéaliste frais émoulu de Cambridge, Ravelston, est, dans Keepthe Aspidistra Flying, un homme sympathique, un riche socialiste qui sait assumer sescontradictions. Avec Ravelston, Orwell aurait pu réfléchir au rôledu bourgeois de gauche dans la société anglaise, ou encore montrer lasociété par le regard de ce type d'individu. Mais il est resté en deçà deses possibilités, sûrement parce que Ravelston était directementinspiré d'un de ses propres amis : Richard Rees.
Dans un pays comme l'Angleterre, assure le narrateur de Keep theAspidistra Flying, " on ne peut pas plus ac-céder à laculture que s'affilier à un club de cavalerie si l'argent faitdéfaut " (49). Ce type de raisonnement - dont on a du mal àdéterminer s'il est marxiste ou poujadiste avant l'heure,supposant que la richesse et le savoir sont les degrés qui permettentd'accaparer le pouvoir, n'est pas fréquent chez l'Orwell des années trente. Mais nous sommes à unmo-ment où, pour reprendre l'expression de Gilbert Bonifas (1984), ilest en pleine " carence idéologique " et oùil se cherche des boucs émissaires. On peut alors lui adresser le reproche qu'il fera à la gaucheanglaise quand elle clouera Wodehouse au pilori. L'intellectuel est donc unindividu aux manières grotesques et le garant des privilèges culturels et sociaux de la classe dominante. Mais on ne le voit pasà l'œuvre dans les écrits d'Orwell. Que fait-il à partcomploter dans les salons contre les écrivains méritants d'origine modeste? De quoi ses livres sont-ils faits? Comment ces livres parlent-ilsde la société? Y a-t-il entre la production élitaire et la culture commune des points de rencontre? Ces questions ne sont jamaisposées.
A l'époque de la rédaction de The Road to Wigan Pier, lemépris d'Orwell pour ceux qui pensent atteint des sommets. Ilexpose par exemple qu'après la boucherie de 1914-18 les jeunesaffichent, ce qu'il admet fort bien, des idées pacifistes. Mais sa plume glisse rapidement vers l'amalgame etl'insulte : les jeunes raillent le monde inutilement, il est debon ton de s'afficher " bolcho " et,d'une manière générale, l'Angleterre est submergée par des idées " antinomiennes ", " prédigérées " telles que le pacifisme,l'internationalisme, l'humanisme mis à toutes les sauces, le féminisme, l'amour libre, le divorce,l'athéisme, le contrôle des naissances (121). Ce prurit de snobs secroyant révolu-tionnaires ne dure pas car les jeunes iconoclastes d'Eton vieillissent etjettent leur gourme. Un seul d'entre eux, dans les années vingt,s'enrôle dans la police impériale birmane, sans qu'on sacheexactement si, pour lui, cet engagement représente la vraie vie. Tous les autres se regroupent dans les cerclesintellectuels des beaux quartiers de Londres. Ce qui renforce l'épanouissement du groupe de Bloomsbury dont Orwell feint d'ignorertotalement la contribution à la réflexion sur l'esthétisme, sur l'écriture, pour ne retenir,dans un écrit de 1940, que le " ricanementmécanique " d'" intellectuelsfossilisés ". Et Orwell crédite bizarrement des mêmes méfaits, vouent aux gémonies, en les mettant sur le mêmeplan, ces fins intellectuels et les colonels en retraite :" A modern nation cannot afford either of them. Patriotism andintelli-gence will have to come together again. " (CEJL II 96)
Pour Orwell, les années vingt ont été dominées par uneespèce d'artistes sans prise réelle sur la société. C'était l'époque des " rentiers intellectuels, uneépoque d'irresponsabilité telle que le monde n'en avait jamais connue aupara-vant "puisque dominaient des écrivains qui, tels Pound, Eliot ou Huxley,poursuivaient avant tout des buts " moraux, religieux etculturels ". Donc, au moment où Orwell se politise, il reproche à l'intelligentsia de se dégagerde l'idéolo-gie. Or, pendant les dix dernières années de sa vie,il consacrera une bonne partie de son énergie à expliquer qu'il n'y ade bonne littérature que loin des contraintes immédiates de la politique. Mais, pourle moment, il observe que les intel-lectuels anglais qui contemplent leurplexus ou qui ont le regard tourné vers Byzance ou Moscou commettentl'erreur d'ignorer ce qui importe sur le continent européen, comme par exemple lamontée du fascisme en Italie.
Mais, note Orwell, " tout change vers 1930-35 ".L'homme de lettres représentatif n'est plus un expatrié cul-tivéet dévot, comme T.S. Eliot, " le dernier des vraisintellectuels de droite ", mais le jeune bourgeois communisant (" Inside theWhale "). Désormais Orwell reproche à l'intelligentsiad'être trop politisée, c'est à dire d'embrasser les idéologiessans le recul nécessaire que peut procurer la perspective artistique. Il tance tous leserrements, les enthousias-mes irréfléchis :

Who would haveforetold just after the general strike that ten years later WinstonChurchill would be the dar-ling of the Daily Worker?
[…] On the whole, the intellectuals of the Left defended theRusso-German Pact. It was ' realistic ', likeChamberlain's appeasement policy, and with similar consequences (CEJLII 367).

Orwellprend le mors aux dents : il critique (en privé) le rédacteur en chefdu New Statesman, Kingsley Martin, " ce sombre idiot pourqui la guerre ressemble à un match de cricket " (CEJL I 395). Il n'établit pas de différence entre les écrivains communisants qui" baisent le cul de Staline " et ceux qui sepâment devant Mussolini : tous vénèrent le pouvoir, la force et la cruauté (" Inside the Whale "). Et puis, en dépit de leurspropensions à l'ouvriérisme, ils sont restés des snobs :leur gilet n'est pas boutonné jusqu'en bas (Wigan 119). Et quand ils se rendent comptent quel'ouvrier les méprise et risque, s'il se révolte, de mettre enpéril leur confort matériel et intellectuel, ils sont à nouveautentés par le fascisme, à savoir l'ordre le plus authentique.
En 1940, dans " The Lion and the Unicorn ", Orwell avance que l'affaiblissement de l'impérialismedans les an-nées trente a été largement provoqué par l'intelligentsia de gauche, cette intelligentsia s'étantelle-même renforcée grâce à la stagnation de l'Empire. Il pensequ'une alliance objective s'est nouée entre les colonels en retraite(les Blimps) pour qui un individu trop intelligent ne pouvait être patriote, et lesintellectuels pour qui un patriote ne pouvait manifeste-ment pas êtreintelligent. Ce paradoxe ne saurait surprendre puisqu'arrivant en bout de chaîne après d'autres considéra-tions tout aussi étonnantes sur lesintellectuels. Orwell pose tout d'abord que du pessimisme à une visionréactionnaire des choses il n'y a qu'un pas vite franchi par unefraction importante de la classe dominante (CEJL I 558). Il estime également qu'il eut été possible desusciter un mouvement pacifiste authentiquement populaire en Angleterre,loin des salons de la gauche efféminée (CEJL I 368). Mais dansles années trente, l'intelligentsia s'est déconsidérée dans des ac-tivitésinqualifiables, dans le domaine de l'esprit comme dans celui de lapolitique. Elle s'est coupée du reste de la société endénigrant systématiquement la civilisation occidentale et en cultivant un sentimentnégatif de " désillusion " (CEJL I 564). La vraie question, se demande Orwell, n'est pas de savoir pourquoides bourgeois sont devenus staliniens, mais pourquoi ils ont viré àgauche. A première vue, c'est parce que, les puissances de l'Axemenaçant l'Empire britannique, l'antifascisme et l'impérialisme se sontrejoints dans un même combat. Pour Orwell, il n'existait pas dedifférence fon-damentale entre un Blimp anticommuniste et un" antifasciste argenté " : " The Left intelligentsia made their swing-over from' War is Hell ' to ' War isglorious ' not only with no sense of incongruity but almostwithout any inter-vening stage " (CEJL II 288). Face à ce recentrage, lerôle des Conservateurs antifascistes était de servir d'officiers deliaison. L'homme de gauche de base est maintenant, constate Orwell, un bonimpérialiste tout en étant" théoriquement hostile à la classe dominante. " (CEJL I 381-3)
Que pouvait donc faire un écrivain cohérent et responsable au beaumilieu de ce maelström? Orwell, qui, à l'au-tomne 1938, ne parvientpas à faire publier un petit livre pacifiste (CEJL I 395), estterrorisé à l'idée qu'une Angleterre belliqueuse ne bâillonne les écrivains. Et ildésespère de voir ses collègues partager ses frayeurs :" Richard Rees was talking as though even war couldn't be worse than the present conditions,but I think what this really means is that he doesn't see any peace-timeactivity for himself which he feels to be useful. " (CEJL I 564) Ainsi, Orwell reproche aux intellectuels de gauche d'être, plusencore que les bureaucrates et les magnats de la presse populaire,responsables de l'" affaiblissement du désir deliberté " à cause de leur aveuglement pour le mythe stalinien " nauséabond ". Ils ont trop lu Freud ou Dostoïevskitandis qu'Hitler prenait le pouvoir et que Staline affamait les paysansukrainiens. Le laisser-aller, le " sabotage " des intellectuels, le délabrement du psychisme detout un peuple (au moment de Munich) ont encouragé les régimestotalitaires à considérer l'Angleterre comme un pays décadentmalgré " la bonne santé morale des classes dirigeantes ".
Trois ans avant la publication de 1984, Orwell souligne, dans" The Prevention of Literature " (CEJL IV 81 sq.), le paradoxe suivant : quantité de genstrouveraient scandaleux de falsifier un manuel scientifique mais ne se for-malisent pasd'un fait historique dénaturé. Or c'est au moment où lalittérature rencontre la politique que, selon Orwell, " le totalitarisme exerce sa pression la plus forte sur lesintellectuels ". Dès qu'il y a démission, tout devientpossible : " Everything in our age conspires to turn the writer, and every other kind ofartist as well, into a minor official. " Et dès que l'espritde chapelle l'emporte, l'art, mais aussi la réflexion pâtissent. Chez les Staliniens comme chez les Catholiques. En témoigne le cas deChesterton qui a choisi de mettre sous le boisseau sa " sensibilité et son honnêteté intellectuelle " au profit de la cause catholique. Durant les vingt dernières annéesde sa vie, précise Orwell, Chesterton n'a fait que répéter lamême chose. " Chaque livre, chaque paragraphe, chaque phrase[…] devait démontrer, par delà toute possibilité d'erreur, la supérioritédes Catholiques sur les Protestants et les païens ". Maiscette supériorité ne pouvait pas être simplement intellectuelle ouspirituelle. Il fallait qu'elle fût traduite - et c'est là que Chesterton deve-naitmalfaisant, " en termes de prestige national et de puissancemilitaire, entraînant par là-même l'idéalisation des payslatins, la France au premier chef. " (CEJL III 414-5)
Non aux intellectuels fonctionnaires, oui aux rebelles, oui auxhérétiques dans la tradition protestante, oui à ceux qui saventrester maîtres de leur conscience. Mais ces grands principes une foisposés, Orwell généralise et intente des procès particulièrement captieux contre lespensées et les motivations des intellectuels de gauche. Dans ladémission, il les amalgament aux propriétaires des grands moyens decommunication et les rend complices de l'affaiblissement du désir de liberté (CEJL III 414). Enoutre, Orwell n'a jamais cru les intellectuels de gauche réellementsocialistes. Tout socialiste croyant et pratiquant, postule-t-il, se penseétranger à l'exploitation des classes. De même, il met en doute leuranti-impérialisme (" au fond d'eux-mêmes, ils ne veulentpas que l'Empire disparaisse "). De plus, si le systèmestali-nien les fascine, c'est parce qu'ils savent son avènement impossible enAngleterre. L'intellectuel de gauche affiche son progressisme d'unemanière d'autant plus violente qu'il souhaite en secret que rien nechange.

On retiendra en conclusion que le discours d'Orwell sur l'intelligentsias'est souvent caractérisé par l'irritation et la violence. Commecause des emportements de l'écrivain, on n'oubliera pas la relation d'amour/haine qu'il a longtempsentretenue avec l'université anglaise, un parti pris personnel lepoussant à montrer du doigt les éléments les plus marginaux de lascène londonienne, et surtout l'âpreté des luttes idéologiques. Car les revirements d'Orwell, sesanathèmes, ses analyses parfois contradictoires et sans nuances doiventêtre évaluées à l'aune des préoccupations, du malaise, des vicissitudes du monde intellectuellui-même. Jusqu'en 1935, Orwell ne cache pas l'aversion que luiinspire les coteries et les dynasties littéraires omnipotentes. Cesentiment l'empêche d'admettre que ces intellectuels, souvent brillants, étaient les initiateurs d'expérimentations, de renouvellements marquants. Il s'insurgecontre les " poètes poli-tiques " communisantsdes années trente (mais ne dit mot de leur désengagement au début desannées quarante) sans prendre la peine de relier le manichéismeparfois peu subtil de cette poésie aux exigences d'une situationpolitique très instable à l'intérieur du pays (ainsi, quand un leader travailliste choisit l'unionnationale contre sa base, que faire et où aller?), très précairedans le monde et difficile à évaluer objectivement. En outre, il ne tient par exemple pas compte du faitque la majorité des intellectuels progressistes s'imaginaientsincèrement tels les Prométhées d'une nouvelle société (Cunningham, chap. 12), croyant dur comme fer que l'histoire était deleur côté ou encore qu'ils étaient du côté de l'his-toire." The certainty of a new life must be your starting point ", écrivait Day Lewis dans sa " Lettre à un jeunerévo-lutionnaire ". Orwell écarterait un peurapidement l'optimisme raisonné de tous ceux qui croyaient, avant lagrande désillusion, que les années trente verraient un nouvel ordrebénéfique à l'homme :" At the beginning of the Thirties it was a tenet of faith[…] that reason was slowly replacing force in the conduct of humanaffairs " (Symons 21). Orwell quant à lui, verrait sesespoirs en la société s'envoler à l'occasion de la guerre d'Espagne.
Mais l'important reste que sa réflexion a débouché sur uneimpasse. Dans sa période de maturation socialiste, il rejeta lesintellectuels parce que bourgeois, néfastes et parasitaires. Plus tard,dans sa période " union nationale ", il douta de la jonction avec lepeuple. Quant à la naissance d'une culture prolétarienne, il larepoussa aux calendes grecques. Reconnaissant aux écrivains d'origineouvrière le mérite d'avoir fournià la littérature anglaise de nouveaux thèmes d'ob-servation et deréflexion, ce qui enhardit certains écrivains bourgeois à sepencher enfin sur des problèmes qui étaient " sous leurnez " (CEJL II 54 sq.), Orwell observa que ces auteurs écrivaient comme desbourgeois, " dans la langue des bourgeois ", sanscréer un nouveau mode d'expression culturelle.
Dans 1984, les Proles ne produisent rien. Ils reproduisent…


Bibliographie

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Crick, B. George Orwell : A Life. Londres : Secker and Warburg, 1980.
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Dudley Edwards, R. Victor Gollancz : a Biography. Londres : Gollancz,1987).
Hoggart, R. Speaking to Each Other, volume 2. Harmondsworth :Penguin Books, 1973.
Gensane, B. " Ecriture et transgression chez George Orwell", Annales du GERB, Université de Bordeaux III, 1989.
- George Orwell : vie et écriture. Nancy : P.U.N.,1994.
Orwell, G. : The Road to Wigan Pier. Londres : Gollancz, 1937;Harmondsworth : Penguin Books, 1962.
- The Collected Essays, Journalism and Letters. Londres :Martin Secker and Warburg, 1968. Rep., Harmondsworth : PenguinBooks, 1970.
Symons, J. : The Thirties : A Dream Revolved. Londres : The Cresset Press, 1960, éd. rév., Londres : Faber and Faber, 1975.


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